On l’appelle Trinita
Italie : 1970
Titre original : Lo chiamavano Trinità…
Réalisation : Enzo Barboni
Scénario : Enzo Barboni
Acteurs : Terence Hill, Bud Spencer, Steffen Zacharias
Éditeur : Rimini Éditions
Durée : 1h55
Genre : Western
Date de sortie cinéma : 21 juillet 1971
Date de sortie DVD/BR : 12 mars 2026
Trinita, cow-boy crasseux mais fine gâchette, se dirige vers la ville dont son frère Bambino, voleur de chevaux, est devenu shérif. Au même moment un homme d’affaires malhonnête et sa bande s’emparent de terres appartenant à une communauté de mormons…
Le film
[4/5]
Un vent étrange souffle sur On l’appelle Trinita, un vent qui ne vient ni du désert ni des plaines poussiéreuses, mais d’un coin du cinéma italien où l’on a soudain décidé que le western pouvait arrêter de froncer les sourcils. Le film débarque en 1970 comme un cousin farceur dans une réunion de famille trop sérieuse : il connaît les codes, il les respecte vaguement, mais il préfère les tordre, les chatouiller, les retourner comme une selle mal fixée. On l’appelle Trinita marque ainsi la naissance du « Western Comico », ce moment où le genre, jusque-là dominé par les regards noirs et les duels au soleil, se découvre une envie de rigoler. Pas de trahison, pas de révolution théorique : juste une bouffée d’air frais dans un paysage saturé de testostérone poussiéreuse.
Le charme d’On l’appelle Trinita tient à cette manière de jouer avec les attentes sans jamais les mépriser. Le film connaît ses ancêtres – et notamment la Sainte Trinité des Sergio, à savoir Leone, Corbucci, Sollima – mais il préfère leur répondre par un clin d’œil plutôt que par un duel. Là où les héros du western spaghetti avançaient comme des statues de granit, Trinita se traîne, s’affale, s’étire, comme un chat de saloon qui aurait trop bien mangé. Le film transforme la nonchalance en arme comique, et la lenteur en style. Chaque geste de Terence Hill semble calculé pour désamorcer la tension, comme si le personnage refusait obstinément de prendre le monde au sérieux. On l’appelle Trinita devient alors une sorte de western zen, où la violence est remplacée par des baffes chorégraphiées et où les fusillades ressemblent à des disputes de cour d’école.
Cette tonalité légère n’empêche pas On l’appelle Trinita d’être un vrai western. Les décors, les costumes, les cadrages héritent directement du spaghetti italien, avec ses paysages arides, ses villages poussiéreux et ses méchants moustachus qui semblent avoir été sculptés dans du cuir tanné. Mais le film détourne ces éléments pour en faire des ressorts comiques : un méchant trop sûr de lui devient un punching-ball humain, un duel trop long se transforme en numéro burlesque, une bagarre de saloon vire à la danse folklorique. Le western, ici, n’est pas moqué : il est célébré, mais avec un sourire en coin. On l’appelle Trinita rappelle que le cinéma populaire peut se réinventer sans perdre son âme, simplement en changeant de ton.
Ainsi, l’une des plus grandes forces d’On l’appelle Trinita réside dans sa capacité à rester léger sans devenir creux. Le film ne cherche pas à délivrer un message profond, mais il capte quelque chose de l’époque : une envie de relâcher la pression, de rire des figures d’autorité, de transformer les codes virils en terrain de jeu. Le western, genre historiquement sérieux, devient ici un espace de liberté où l’on peut se moquer des méchants, des colons, des pistoleros trop sûrs d’eux. On l’appelle Trinita reflète ainsi une époque où le cinéma populaire commence à s’autoriser des écarts, à mélanger les genres, à casser les poses héroïques. Le film n’est pas politique, mais il respire l’air du temps, celui d’une société qui commence à préférer les antihéros aux statues de marbre.
La mise en scène d’On l’appelle Trinita accompagne parfaitement cette tonalité. Les cadrages sont absolument typiques du western italien, avec leurs gros plans sur les yeux, leurs panoramas poussiéreux, leurs zooms un peu trop enthousiastes. Mais le film détourne ces outils pour en faire des ressorts comiques : un zoom dramatique devient un gag, un plan héroïque se transforme en blague visuelle, une scène de tension se désamorce par un simple sourire. Le film joue avec son propre langage, comme un enfant qui démonte un jouet pour voir comment il fonctionne, puis le remonte à sa manière. Cette liberté donne à On l’appelle Trinita une fraîcheur qui explique son succès durable.
Mais c’est surtout l’alchimie entre Terence Hill et Bud Spencer qui fait de On l’appelle Trinita un objet à part. Terence Hill, avec son regard bleu qui semble constamment se demander ce qu’il fait là, incarne un héros flegmatique, presque éthéré, un cow-boy qui aurait troqué la poudre à canon pour la poudre de rire. Bud Spencer, massif comme un rocher qui aurait décidé de marcher, apporte la contrepartie parfaite : un colosse tendre, bourru, dont chaque coup de poing ressemble à un verdict divin. Ensemble, ils inventent une nouvelle forme de duo comique, quelque part entre Laurel et Hardy et deux bisons qui auraient appris à faire du slapstick. On l’appelle Trinita repose sur cette dynamique, mais sans jamais en abuser : le film sait varier les plaisirs, alterner les scènes d’action, les moments absurdes et les instants de pure camaraderie.
On l’appelle Trinita n’est pas un western classique. C’est un western qui a décidé de se marrer, de respirer, de s’ouvrir. Un film populaire, généreux, drôle, qui a su inventer un nouveau ton sans renier ses racines. Un film qui rappelle que le cinéma peut être léger sans être bête, et drôle sans être cynique. Et pour les cinéphiles ayant passé leurs jeunes années entre les visites au vidéo-club du coin et les redifs de westerns spaghetti sur La 5, il y a de fortes chances qu’On l’appelle Trinita représente aussi et surtout une véritable madeleine de Proust. C’est ainsi : pour certaines personnes, la seule présence à l’écran de Bud Spencer et Terence Hill anesthésie totalement tout esprit critique, pour proposer une espèce de voyage en nostalgie où tout paraît toujours plus beau et mieux torché que pour les spectateurs découvrant leurs films aujourd’hui avec un regard d’adulte.
Le Blu-ray
[4/5]
Le Blu-ray d’On l’appelle Trinita édité par Rimini Éditions débarque dans un boîtier surmonté d’un étui, avec jaquette réversible et trois photos format carte postale. L’objet respire le respect du patrimoine populaire : couleurs chaudes, visuels iconiques, et ce petit parfum de collection qui donne envie de le laisser traîner sur la table basse juste pour frimer un peu. La galette nous propose la version française de 1982, basée sur le montage italien de 115 minutes, un choix judicieux qui permet de profiter du film dans sa forme la plus complète tout en conservant le doublage culte. Côté image, le transfert Haute-Définition du film d’Enzo Barboni est une belle réussite. Il nous offre une définition solide, un piqué agréable et une texture argentique homogène. Les couleurs chaudes, typiques du western italien, ressortent avec une belle vivacité, sans excès. Les noirs sont soutenus, les contrastes équilibrés, et les scènes en basse lumière conservent une lisibilité appréciable. La copie est propre, sans poussières ni rayures visibles, et l’étalonnage respecte parfaitement l’esprit du film. Côté son, On l’appelle Trinita propose deux mixages DTS-HD Master Audio 2.0 (mono), en anglais et en français. Les deux pistes sont claires, dynamiques, sans souffle notable. La version anglaise offre une restitution fidèle des voix postsynchronisées et de la musique de Franco Micalizzi, avec une belle présence dans les bagarres et les cavalcades. La version française de 1982, avec les voix de Patrick Poivey et Michel Barbey, n’a pas à rougir : elle est propre, équilibrée, et conserve ce charme typique des doublages français de l’époque. Les deux versions cohabitent parfaitement, chacune avec sa personnalité.
Les suppléments du Blu-ray d’On l’appelle Trinita sont particulièrement généreux et intéressants. On commencera avec une présentation du film par Philippe Lombard (25 minutes), au cœur de laquelle l’auteur du livre « Les Aventures de Bud Spencer et Terence Hill » revient sur la genèse du film et son contexte de production. On apprendra notamment que le scénario d’origine n’incluait qu’un seul personnage (et non deux frères), et que Franco Nero, pris par d’autres projets, avait refusé le film. On découvrira ensuite les conditions de la rencontre entre Terence Hill et Bud Spencer sur le film Dieu pardonne moi pas. Les deux acteurs n’auraient jamais du se rencontrer : Terence Hill est arrivé au western italien sur le tard, et presque par hasard, et Bud Spencer, qui ne parlait pas anglais et ne montait pas à cheval, avait uniquement accepté de tourner le film pour payer une dette. Pour autant, leur alchimie à l’écran s’est avérée immédiate, et le scénario de Trinita a été modifié en conséquence. On continuera ensuite avec un entretien avec Stéphane Lacombe (27 minutes), responsable éditorial chez Frenezy, qui explorera le contexte de sortie du film, son impact sur le genre, la naissance du Western Comico et son statut de film culte. Une galerie photos animée (4 minutes) complétera l’ensemble. Ces bonus, bien construits et riches en anecdotes, permettent de replacer le film dans son époque et d’en comprendre la portée. En deux mots comme en cent, Rimini Éditions signe ici une édition soignée, généreuse et techniquement solide !

























