Bloody Bird
Italie : 1987
Titre original : Deliria
Réalisation : Michele Soavi
Scénario : George Eastman, Sheila Goldberg
Acteurs : Barbara Cupisti, David Brandon, Richard Barkeley
Éditeur : ESC Films
Durée : 1h30
Genre : Horreur
Date de sortie cinéma : 11 mars 1987
Date de sortie DVD/BR : 6 janvier 2026
Dans un vieux théâtre, une troupe de jeunes comédiens répète une pièce musicale tirée d’un fait divers : une série de meurtres perpétrés par un maniaque, Irwing Wallace. Quand celui-ci s’échappe de l’hôpital, se rend au théâtre et tue tous les acteurs sauf Alice qui réussit à s’échapper en allumant un incendie. Wallace semble avoir péri dans l’incendie. Alice retourne au théâtre…
Le film
[4/5]
En France, la carrière de Michele Soavi a véritablement explosé en 1995 avec la découverte de Dellamorte Dellamore, que de nombreux cinéphiles considèrent comme un véritable chef d’œuvre, et à coup sûr l’un des plus beaux films des années 90, tous genres et tous pays confondus. Mais avant le coup de maître que constituait le récit des aventures macabres de Francesco Dellamorte, il y avait eu Bloody Bird, sorti dans les salles françaises en 1987, giallo tardif se déroulant dans un théâtre, et qui avait plutôt séduit son public à l’époque. Dans ce film, le théâtre devenait une sorte de ventre obscur où les illusions de gloire se mélangent à la poussière des coulisses, comme si les rêves de Broadway avaient été passés au Kärcher par un technicien syndiqué.
Dès ses premières minutes, qui révèlent au spectateur que les décors et les interactions qu’il vient de découvrir à l’écran ne sont qu’illusion, Bloody Bird installe d’emblée un climat étrange, presque moite, où les comédiens répètent une comédie musicale improbable tandis qu’un tueur masqué rôde dans les ombres. Le film joue avec cette idée délicieuse selon laquelle l’Art, parfois, n’est qu’un prétexte pour se faire découper proprement, et que la scène, loin d’être un sanctuaire, peut devenir un véritable piège à rats. L’unité de lieu fait, bien sûr, penser à Terreur à l’opéra de Dario Argento, mais Bloody Bird parvient sans mal à imposer sa propre respiration, plus féline, plus sournoise.
Le cœur thématique du film de Soavi tourne autour de la représentation : jouer un rôle, répéter un rôle, mourir dans un rôle. Le théâtre devient un miroir déformant où chacun se débat avec ses ambitions, ses frustrations, et parfois ses intestins – surtout quand le tueur décide de faire du décor un tableau expressionniste en perçant le bide d’un des malheureux acteurs avec une énorme perceuse électrique. Cette dimension réflexive, presque philosophique, n’est jamais pesante : Bloody Bird préfère la poésie du sang sur les planches à la dissertation universitaire. Et pourtant, derrière les cris et les plumes, le film interroge mine de rien – et dès les premières minutes du film – la frontière entre fiction et réalité, comme si chaque meurtre venait rappeler que l’Art n’est jamais totalement séparé de la vie.
La mise en scène de Bloody Bird prend progressivement de l’ampleur au fur et à mesure que le film avance, comme si Michele Soavi s’échauffait avant de sortir les grands moyens. Les premières scènes restent relativement sages, presque classiques dans leur découpage, mais la dernière partie du film bascule dans une virtuosité qui ferait pâlir un drone de football filmant un but en pleine lucarne. Parmi les moments les plus marquants, impossible de ne pas citer la séquence où le tueur, affublé de son masque d’oiseau géant, se tient immobile au milieu des corps, éclairé par les projecteurs du plateau. Bloody Bird transforme alors le théâtre en cathédrale morbide, chaque faisceau lumineux devenant une flèche symbolique plantée dans la psyché du spectateur. Michele Soavi orchestre ce ballet macabre avec une précision chirurgicale, jouant sur la profondeur de champ, les mouvements latéraux, et une gestion du silence absolument remarquable.
Dans Bloody Bird, la caméra se faufile dans les couloirs comme un voyeur élégant, glissant derrière les rideaux, longeant les murs, se posant parfois à hauteur de sol. Cette mobilité donne au film une énergie presque animale, un mélange de grâce et de menace qui rappelle les meilleurs moments du giallo italien. Michele Soavi, héritier d’Argento mais jamais simple imitateur, compose des images qui respirent, qui vibrent, qui transpirent même. Mais derrière cette sensualité visuelle, Bloody Bird propose aussi une réflexion sur l’espace scénique : comment un lieu conçu pour la fiction peut devenir un terrain de chasse, comment la lumière peut révéler ou condamner, comment le cadre peut enfermer ou libérer.
La dernière partie de Bloody Bird mérite à elle seule un petit autel dans le panthéon des séquences de survie. La poursuite finale, où l’héroïne tente d’échapper au tueur dans un décor déserté, est un modèle de tension. Michele Soavi joue avec les volumes, les ombres, les objets du plateau, transformant chaque élément en menace potentielle. La scène durant laquelle l’héroïne se cache sous les planches tandis que le tueur se tient sur la scène au-dessus d’elle, résume parfaitement la maestria du réalisateur : un mélange de suspense pur et de composition millimétrée, jouant habilement avec les codes du cinéma. Bloody Bird démontre une compréhension profonde du langage cinématographique, de la manière dont un simple mouvement de caméra peut faire basculer une scène dans la terreur.
Au final, Bloody Bird reste un film étonnamment moderne, presque intemporel dans sa manière de mêler spectacle et horreur, réflexion et divertissement. Michele Soavi y déploie une sensibilité rare, capable de transformer un slasher en méditation sur l’Art, la mort et la représentation. Et même si le film n’a pas la notoriété d’un Dario Argento ou d’un Lucio Fulci, il possède encore – surtout dans son dernier tiers – une identité forte, une personnalité affirmée, un souffle créatif qui continue de résonner aujourd’hui. Un film à redécouvrir, encore et encore, comme un vieux costume de scène qui n’a rien perdu de son éclat.
Le Blu-ray
[4/5]
Le Blu-ray de Bloody Bird, édité par ESC Films dans la collection « Slash’Édition », se présente dans un packaging soigné, fidèle à l’esthétique sanglante et théâtrale du film. Le boîtier adopte cette charte graphique reconnaissable, mélange de couleurs vives et de textures légèrement granuleuses, comme si l’objet lui-même avait été retrouvé dans une loge poussiéreuse. Côté technique, l’image proposée par cette édition rend justice au travail de Michele Soavi : les contrastes sont solides, les noirs profonds sans être bouchés, et les couleurs retrouvent cette saturation légèrement irréelle qui caractérise le cinéma d’horreur italien des années 80. Les détails du décor – rideaux, planches, costumes – ressortent avec une précision appréciable, même si quelques plans nocturnes montrent une granulation plus marquée. Côté son, Bloody Bird bénéficie de plusieurs pistes DTS-HD Master Audio 2.0 : la version française, la version italienne et la version anglaise. La version italienne reste la plus naturelle, avec une spatialisation modeste mais efficace, des dialogues clairs et une musique bien intégrée. La version française, typique des doublages de l’époque, offre un charme rétro indéniable, même si certaines voix semblent légèrement détachées de l’action. La version anglaise, quant à elle, propose un mixage propre mais parfois un peu sec. Dans l’ensemble, les trois pistes permettent d’apprécier pleinement l’ambiance sonore de Bloody Bird, notamment les bruits de coulisses, les craquements du plateau et les respirations du tueur, qui gagnent en présence grâce à la dynamique du format.
Les suppléments du Blu-ray de Bloody Bird sont très sympathiques, et devraient ravir les amateurs de cinéma de genre. On trouvera d’abord une présentation du film par Laurent Aknin (21 minutes), qui revient sur la carrière de Michele Soavi, son passage chez Argento et D’Amato, et la place singulière de son premier film dans le paysage horrifique italien. L’intervention est claire, précise, riche en anecdotes, et permet de contextualiser le film sans jamais sombrer dans le cours magistral. L’éditeur est également allé rechercher le making of rétrospectif intitulé « Bloodbath in Aquarius » (55 minutes), hérité du DVD Neo Publishing de 2006. On y retrouvera Luigi Montefiori (alias George Eastman), Michele Soavi et Giovanni Lombardo Radice, qui s’exprime en français. Chacun reviendra sur ses souvenirs de tournage, ses impressions sur la production Filmirage, les choix esthétiques, les contraintes budgétaires, l’énergie créative qui animait l’équipe, ainsi que, bien sûr, la personnalité de Joe D’Amato. Un super documentaire !

























