Critiques de films Documentaire — 23 janvier 2012
Tahrir, place de la Libération

Tahrir, place de la Libération de Stefano Savona ,

France, Italie : 2011
Titre original : Tahrir
Réalisateur :
Scénario : Stefano Savona
Acteurs :
Distribution : Jour2fête
Durée : 1h31
Genre : Documentaire
Date de sortie : 25 janvier 2012

Globale : [rating:4][five-star-rating]

En février 2011, plusieurs millions d’Égyptiens ont participé à la « révolution du Nil », réclamant en autre chose la chute du régime et la démission du président Hosni Moubarak. Regroupant des manifestants de tous milieux socio-économiques confondus, ce fut l’un des plus grands mouvements populaires que le pays ait connu. Le réalisateur Stefano Savona se rend sur place avec son appareil photo dès le début des conflits et partagera 24 heures sur 24 la vie de ses hommes et femmes en quête de liberté.

Synopsis : Le Caire, février 2011. Elsayed, Noha, Ahmed sont de jeunes Égyptiens et ils sont en train de faire la révolution. Ils occupent la Place jour et nuit, ils parlent, crient, chantent avec d’autres milliers d’Égyptiens tout ce qu’ils n’ont pu dire à haute voix jusque-là. Les répressions sanguinaires du régime attisent la révolte ; à Tahrir on résiste, on apprend à discuter et à lancer des pierres, à inventer des slogans et à soigner les blessés, à défier l’armée et à préserver le territoire conquis : un espace de liberté où l’on s’enivre de mots. Tahrir est un film écrit par les visages, les mains, les voix de ceux qui ont vécu ces journées sur la Place. C’est une chronique au jour le jour de la révolution, aux côtés de ses protagonistes.

Tahrir, place de la Libération photo de Stefano Savona

Journal intime d’une révolution

Le film est un témoignage des faits révolutionnaires : une date situe le début du tournage et le reste des évènements se laisse porter par les images.

Quelques jours après les premières manifestations sur la place, le réalisateur décide de se rendre sur les lieux. L’accès y est déjà très compliqué, des barrages tenus par l’armée filtrent les gens afin de ne pas laisser entrer d’arme et de caméra. Stefano arrive à s’y introduire avec son appareil photo, mais les entrées et sorties devront se faire rares. Cette première contrainte lui impose donc un matériel de tournage minimal, plus petit qu’une caméra et véritablement à hauteur des hommes, mais elle l’oblige également à sélectionner ce qu’il veut montrer, car il ne pourra pas recharger sa batterie tous les jours.

Au-delà du simple étalage de fait, Tahrir est un vrai documentaire dans le choix de ce qu’il montre et de comment il le montre. Il n’est pas question d’un film didactique expliquant le pourquoi du comment, mais plutôt un témoignage des évènements captés par un homme au chœur de la bataille. Le film n’a rien à voir avec les documentaires que l’on pourrait voir à la télévision : caméra à l’épaule, présence d’une équipe au moins formée d’un duo cadreur/interviewer, omniprésence d’une voix off…. Tahrir est réellement respectueux de son sujet.

Ces évènements, au caractère intrinsèquement violent, sont filmés d’une manière douce et posée. La caméra bouge très peu, malgré un mouvement perpétuel et massif, le cadre est pensé et réfléchi, mettant en avant les visages, les hommes. Cette révolution n’est pas vécue comme un mouvement de foule brutal et impressionnant, mais plutôt comme une grande marée humaine où chacun est prêt à aider son prochain. Les slogans, ponctuant régulièrement la trame narrative, ne sont pas hurlés au travers d’un mégaphone, mais au contraire, chantés par un individu et repris en chœur par la foule. La place de la musique est assez importante à la fois dans le film et sur la place Tahrir, puisqu’elle permet d’adoucir tout le monde, tout en impulsant une force répétitive.

Tahrir, place de la Libération photo de Stefano Savona

Le cinéaste filme les visages, les gens, les corps blessés, les regroupements…

Les rencontres avec les principaux protagonistes, le poète au kéfié et la jeune femme, sont véritablement de l’ordre de l’inattendu, car le réalisateur ne les connaissait pas avant de venir en Égypte. La rencontre humaine est véritablement au cœur du film, montrant à la fois des gens en colère, en révolte, mais également qui prennent le temps de parler, de s’écouter. La révolution a commencé via Facebook, et les outils de communication sont omniprésents, presque à chaque image. Tout le monde appelle sa famille, ses amis pour se joindre au mouvement, les téléphones portables servent de connexion avec le monde extérieur, mais également de preuve via la fonction appareil photo ou caméra. Le regard du réalisateur se situe alors au même niveau que tous ces enregistrements, dans un souci de témoignage des faits. Parallèlement à cela, le dialogue avec les grandes instances et la vision du monde sur les faits sont brouillés, les révolutionnaires ne sont jamais sûrs des nouvelles extérieures. L’annonce du départ de Moubarak n’est pas immédiate comprise par tous, la joie et les cris de victoire ne s’installeront que petit à petit.

Les femmes sont représentées, en petit nombre, mais toujours de manière très investie et réfléchie. Chacune a son rôle à jouer dans cette révolution : pour amener des pierres, donner le rythme, réfléchir à l’après ou prévenir des conséquences immédiates. Le réalisateur a su montrer comment ses hommes et femmes se sont réunis pour réclamer leurs droits de manière collective et unie, mettant en avant les qualités de partage, d’écoute et d’union du peuple égyptien.

Tahrir, place de la Libération photo de Stefano Savona

Construction d’un témoignage

Ici, aucunement question de repérages, d’écriture, tout est pris sur le vif et dans l’inattendu. Si le réalisateur savait quand cela a commencé, il ne pouvait savoir quand cela finirait. Et dans ce sens, le film fait vraiment partie de la révolution. Si aujourd’hui on connait la « fin » de l’histoire et le réalisateur le savait bien en travaillant sur la postproduction, il n’est pas du tout question de faire jouer un quelconque suspense sur le dénouement qui vient s’inscrire en continuité. La scène finale où une jeune femme crie qu’il ne faut pas quitter la place permet d’inscrire cette révolution dans une histoire en construction et non comme une victoire définitive.

Petit bémol, le film est construit sur une continuité unique où aucun élément, mis à part le montage et le choix des images, n’insiste sur la forme cinématographique. Cette structure qui valorise les faits est brutalement cassée à la fin par un morcellement du générique, entrecoupé de scènes de gens sur le départ. Cette construction finale fait perdre à mon sens une partie de la force émanent du propos.

Le documentaire a eu du mal à trouver des financements malgré une équipe technique ultra-minimale. Il a profité d’une commande de la télévision italienne, pour une version plus courte, qui a donc permis à celle-ci de voir le jour. Le documentaire est en compétition au Festival du Film de Locarno.

Résumé

Tahrir, place de la libération est un témoignage objectif et partiel, quasiment en huit clos de la révolte égyptienne. Le réalisateur s’est investi au chœur de l’action pour nous transmettre ces images historiques, filmant avec respect et douceur ces évènements violents, des hommes et des femmes, mais avant tout des mots, une parole qui se libère, une écoute et un désir de liberté.

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Laurie

Cet article a été rédigé par Laurie Villenave, Rédactrice de Critique Film.