Livre : I am Spartacus ! (Kirk Douglas)

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I am Spartacus !

États-Unis, 2012

Titre original : I am Spartacus ! Making a Film Breaking the Blacklist

Auteur : Kirk Douglas

Traduction : Marie-Mathilde Burdeau

Éditeur : Capricci

192 pages (format papier) / 171 pages (EPub)

Genre : Histoire du cinéma

Date de parution : 6 juin 2013

Format : EPub / 150 mm X 210 mm

Prix : 19 €

3,5/5

Cela peut paraître évident pour certains, mais la lecture de ce livre nous a fait reprendre conscience à quel point la production d’un long-métrage représente un effort colossal de travail collectif. Les films que le public regarde d’un œil distrait sur grand écran, la plupart du temps dans le simple but de se divertir, et que les critiques blasés par une surconsommation de projections de presse et de films vus en festival descendent avec une mauvaise foi plus ou moins prononcée, des centaines d’hommes et toujours pas assez de femmes mettent des mois, voire des années à les créer. Certes, chaque tournage n’est pas aussi épique et rocambolesque que celui de Spartacus. Il n’empêche que ce que Kirk Douglas, acteur, producteur et promoteur inlassable de lui-même, nous conte ici en mille détails savoureux, la plupart des professionnels du cinéma ont dû le vivre à leur corps défendant.

Car si le contexte historique a forcément changé depuis le début des années 1960, la guerre des égos fait sans doute toujours autant rage sur les plateaux de cinéma. Avec un recul de plus d’un demi-siècle, Douglas trouve la distance adéquate pour évoquer ce chapitre majeur dans sa longue et illustre carrière. Spartacus, c’était pour lui l’apogée de sa carrière d’homme-orchestre, décidé à tout prix de laisser son empreinte dans le microcosme hollywoodien qui ne lui était guère acquis initialement.

Grâce à sa candeur plutôt sage, en tout cas pour un nonagénaire qui avait remis légèrement plus tôt l’Oscar de la Meilleure actrice dans un second rôle à Melissa Leo d’une manière particulièrement grotesque, le crépuscule de l’ère des studios et de la Liste noire y est ressuscité avec une vivacité fort appréciable. De même, le vieux Kirk a désormais un regard plus ambigu sur son rôle dans la réhabilitation du scénariste ostracisé Dalton Trumbo, dont il revendiquait auparavant le mérite exclusif.

© 1960 Bryna Productions / Universal Pictures International France Tous droits réservés

Synopsis : Plus de cinquante ans après la sortie du film phare de sa carrière, l’acteur et producteur Kirk Douglas revient sur le tournage fleuve de Spartacus. Depuis les heures les plus sombres de la chasse aux sorcières anti-communiste entreprise par le sénat américain à partir de la fin des années ’40, jusqu’à la restauration méticuleuse du péplum de Stanley Kubrick au début des années ’90, il livre le récit passionnant d’un parcours de production semé d’embûches. Entre l’acte d’équilibriste de faire engager le scénariste mis sur Liste noire Dalton Trumbo sans que le studio Universal ne le sache, le changement de réalisateur au bout de quelques semaines de tournage et les caprices des acteurs britanniques légendaires Laurence Olivier, Charles Laughton et Peter Ustinov, le film avait en effet à plusieurs reprises couru le risque de ne jamais voir le jour.

© 1960 Bryna Productions / Universal Pictures International France Tous droits réservés

Kirkela contre la liste de l’hypocrisie

Nous avons le souvenir très lointain d’avoir lu jadis dans un magazine de télévision allemand des anecdotes sur le tournage de Spartacus, contées par Douglas dans son habituel style désarmant. Il devait s’agir alors d’extraits de son autobiographie, car « I am Spartacus ! » revient plus amplement sur le tournage épique d’un film qui a su passer à la postérité. Visiblement, le travail fourni par l’acteur-producteur et ses collaborateurs dès la fin des années ’50 a porté ses fruits, puisque le récit de la révolte des esclaves contre l’empire romain a sensiblement mieux vieilli que ses contemporains du même genre, Ben-Hur de William Wyler en tête.

Il a même su s’imposer d’emblée contre la concurrence directe d’un film, qui n’a en fin de compte jamais été tourné. Ce projet avorté était censé être réalisé par Martin Ritt et devait avoir Yul Brynner pour vedette. Un succès sur la durée qui doit beaucoup à l’engagement sans faille de Kirk Douglas, peu importe votre appréciation subjective du bonhomme, resté pendant longtemps le doyen au discours mi-agaçant, mi-arrogant de la communauté hollywoodienne.

Or, dans ce livre, il fournit d’une manière globalement lucide le contexte de trois années et plus, rythmées par les galères successives du tournage. L’histoire commence alors que Kirk Douglas entame tout juste sa route vers la gloire. A la fin des années ’40, il commence à se faire un nom grâce à des films comme Le Champion de Mark Robson et Les Ensorcelés de Vincente Minnelli. En parallèle, la classe politique à Washington lance la traque sans merci de sympathisants supposés du parti communiste.

Ce chapitre très sombre de l’Histoire américaine durera une bonne dizaine d’années, jusqu’à ce que Spartacus mette effectivement fin à la Liste noire, en citant le scénariste Dalton Trumbo au générique. Sauf que cet acte militant n’était nullement prémédité par Douglas et son producteur Edward Lewis. Il s’inscrit davantage dans la logique passablement tordue d’accommoder tout un chacun sur le navire bancal qu’était apparemment le tournage interminable du film.

© 1960 Bryna Productions / Universal Pictures International France Tous droits réservés

Ne jamais abandonner, ne jamais se rendre

Un tournage qui ne débute à proprement parler qu’après une centaine de pages. C’est le temps qu’il aura fallu pour mettre sur pieds un budget et une distribution hors pair. Quand on vous disait que la production d’un film s’apparente à une œuvre de titans …

Cette répartition au sein du livre, qui n’alloue en fait qu’une trentaine de pages aux prises de vue, à l’exception des séances de rattrapage, est révélatrice du travail à longue haleine, indispensable pour mener à bien un mastodonte de l’envergure de Spartacus. Au détail près qu’à cette époque-là, c’était le studio qui avait le dernier mot quant au montage du film, faisant dès lors passer bon nombre d’éléments potentiellement polémiques à la trappe. Y compris la fameuse séquence des escargots et des huitres aux sous-entendus homosexuels, remise à sa juste place depuis. A se demander si le film aurait fait preuve d’une popularité aussi durable sans cette restauration exemplaire, en mesure d’éclipser totalement la version tronquée du studio ?

Les seuls écarts notables de la narration par rapport au quotidien fiévreux de la production consistent en quelques faits de la vie privée de Kirk Douglas. Au moins autant un homme de famille que de cinéma, ce dernier ne nous épargne point le passage en revue de sa progéniture, de ses deux épouses et de sa mère Bryna. Des parenthèses assez brèves et pas déplaisantes, qui ont l’avantage de remettre l’ambition de l’acteur à sa place, une remarque assassine de sa femme Anne à la fois.

Enfin, d’un point de vue éditorial, l’ouvrage est de bonne qualité, avec une mention spéciale aux titres de la douzaine de chapitres, issus de répliques emblématiques du film. La traduction française n’échappe certes pas à au moins une erreur flagrante : la compréhension trop littérale de « he didn’t work for us » en lieu et place de son sens figuré. Et l’on croise à intervalles irréguliers quelques noms écorchés – l’agent et producteur Lew Wasserman qui devient plusieurs fois Lee avant de reprendre son identité réelle –, ainsi qu’une construction grammaticale des plus douteuses (« demandé-je »). Mais dans l’ensemble, les Éditions Capricci ont fait du bon travail en important cette histoire d’une réussite typiquement américaine en France.

© 1960 Bryna Productions / Universal Pictures International France Tous droits réservés

Conclusion

Avant de devenir par défaut l’ambassadeur un peu gâteux de l’âge d’or d’Hollywood lors des cérémonies de prix, Kirk Douglas était un faiseur de rois redoutable. En témoigne son implication sans faille dans la production de Spartacus, qui avait permis au scénariste Dalton Trumbo de réclamer à nouveau son nom et au réalisateur Stanley Kubrick d’entrer définitivement dans la cour des grands. C’était surtout un homme qui avait son mot à dire sur l’état de l’industrie à qui il avait tant donné pendant une quarantaine d’années, voire sur celui du monde en général. Contrairement à George Clooney, dont la préface à « I am Spartacus ! » est d’une banalité décevante.

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