Dossiers — 12 juillet 2013
Je les connais bien, je leur ai serré la main #9

Une rencontre marquante, cette semaine, mais pas pour les mêmes raisons que d’habitude. A , en 2008, est venu pour présenter son très beau (et très dur) film Miracle at Santa Anna, et à cette occasion il est monté sur la scène du C.I.D. pour promener son regard désabusé et sa moue boudeuse sur 1500 paires de mains en action, dont celles de , ex-comédien talentueux devenu l’ombre de lui-même après pas mal de déconvenues, d’abus de substances diverses et de temps passé sous d’autres ombres.

A l’issue de la projection, je salue quelques amis et je pars boire un verre à la « Villa Cartier », a moins qu’à l’époque ce ne fut la « Villa Orange », car cette villa (une maison en bord de mer située de manière fort pratique entre les deux grands hôtels de la cité balnéaire), vide à l’année et en location permanente, prend le sobriquet d’un sponsor pendant le festival et abrite des interviews en journée et des soirées plus ou moins animées la nuit venue. Arrivé à la villa, je sors sur le perron pour prendre un peu l’air frais et respirer autre chose que du tabac (il faudra encore attendre quelques années avant que ce ne soit l’inverse), lorsque je vois se planter devant moi Samy Naceri, entouré de 4 ou 5 jeunes gens que je devine pleins de talent – son fils en fait partie, mais je ne l’apprendrai que plus tard. A l’époque, il a déjà sa réputation de type un tantinet nerveux, et je ne suis pas absolument rassuré. Il me toise sans un sourire, de son regard bleu perçant, et me demande si je peux joindre Spike Lee, car il m’a vu sur scène (et en a donc déduit que j’ai le numéro de téléphone de toutes les stars américaines en ville) et me certifie que Spike Lee et lui sont super potes et qu’il veut jouer dans son prochain film et blablabla. Je jette un œil autour de moi, et je ne vois personne qui puisse me sortir de ce mauvais pas. « Quelle belle soirée » me dis-je alors.

(c) Getty Images

(c) Getty Images

Comme je suis poli et que je n’ai pas envie de faire parler de moi dans les journaux (et que je tiens à mes dents), je réponds que je vais joindre l’attachée de presse de Spike Lee. Je plonge la main dans la poche de ma veste pour en sortir mon iPhone 3g flambant neuf (nous sommes en septembre 2008, l’iPhone 3g vient tout juste de sortir ; et il faut savoir que j’ai toujours été un peu maniaque avec mes objets, que ce soient des stylos ou un ordinateur portable, et à plus forte raison un téléphone Apple acquis moins d’un mois auparavant). Samy Naceri me le prend immédiatement des mains, mais tremble comme une feuille (je me demande vraiment pourquoi ?), et le laisse glisser.

Et là, comme au ralenti, comme dans les mauvais films, j’assiste à la chute de mon bien aimé appareil, à l’inexorable effet de la gravitation universelle sur un rectangle de bakélite et de verre ; et l’iPhone rencontre le gravier de la villa en faisant un « crunch » pathétique. Samy ne se penche pas. Il regarde le téléphone sans bouger, sans s’excuser. Bref, il attend que je le ramasse.

A ce moment là, évidemment, humainement, j’ai fort envie de lui démonter la mâchoire à coups de barre à mine. Mais pour toutes les raisons précédemment citées, et en ajoutant également le fait que je ne bois pas d’alcool et que je me sais peu fort (et que, accessoirement, je n’ai pas de barre à mine sous la main), je grimace et récupère mon téléphone. Celui-ci est tombé sur un coin et n’a finalement que peu de dégâts, la vitre est intacte. Mais bon… Il est neuf et déjà rayé, et tous mes lecteurs les plus obsédés par la marque à la pomme sauront ce que je peux ressentir alors.

Je finis par téléphoner moi-même à l’attachée de presse, et lui expose la situation. Elle commence par se demander si je blague, je lui dis que malheureusement non, et lui fais comprendre que si elle avait la bonté de me sortir de cette situation je lui en saurai gré. Elle me dit de venir aux Ambassadeurs, la salle de spectacle et de restaurant ou a lieu un dîner select, qui se trouve au-dessus du Casino, à une centaine de mètres de la villa. Samy Naceri me dit qu’il ne sait pas où se trouve la salle en question et qu’il n’a pas de carton d’invitation. Je sens comme une chape de plomb s’abattre sur moi.

Quelques instants plus tard, nous sommes sur le trottoir, en route vers le Casino. Je marche un peu vite et un peu en avant (de peur de croiser quelque connaissance), suivi par Naceri et 4 jeunes surexcités au look fort peu raccord avec le lieu et l’ambiance. Tout à coup, un des jeunes se met à hurler « eh, vazy, c’est Tony, oah, vazyyyy ». Je regarde : de l’autre côté de la route déserte à cette heure tardive, une Ferrari se met a freiner dans un crissement de pneus très « Miami Vice ». Elle est conduite par Anthony Delon. Plus rien ne m’étonne. Les jeunes vont à sa rencontre, et j’en profite pour glisser à Samy Naceri que nous sommes attendus. Je monte l’escalier du Casino, le fait entrer au dîner, et repars très vite, dans la direction la plus opposée à tout ce bordel. Samy finira t’il par parler avec le réalisateur ? Je n’en sais rien, et je m’en moque. Je repars à l’hôtel, prends une douche et m’endors.

Je n’ai jamais revu Samy Naceri depuis lors. Mais j’en ai des nouvelles, comme tout le monde, via les faits divers des journaux et autres sites Web. Et à chaque fois que j’apprend une de ses déconvenues, je ne peux m’empêcher de penser à mon iPhone 3g.

« Karma, bitch ».

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David Rault

Cet article a été rédigé par David Rault, Chroniqueur de Critique Film. Twitter : @davidrault