Décès du directeur de la photo Walter Lassally

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Le chef opérateur Walter Lassally est décédé le 23 octobre à l’âge de 90 ans. Né à Berlin, il a fui la montée du nazisme avec ses parents en 1939, s’installant à Londres. Il restera dans l’Histoire du cinéma comme l’un des artisans majeurs de la Nouvelle Vague anglaise, le . Il a participé au début des années 1950 aux premiers courts-métrages de Lindsay Anderson, Tony Richardson et , les principaux auteurs de ce mouvement qui a fait évoluer la grammaire cinématographique du pays et ont fait souffler un vent de liberté. Il était l’un des derniers survivants de cette troupe informelle historique.

Parmi ses premiers films, surtout des courts-métrages documentaires dont réalisé par Lindsay Anderson en 1956, une plongée dans un marché de fruits et légumes de Covent Garden où la beauté du travail est saisie via la répétition des gestes comme un automatisme. Le tournage s’est étalé sur quatre semaines, permettant à Lassally de comprendre la chorégraphie de l’organisation et de la reproduire à l’écran. Le réalisateur et son équipe observent ce lieu de vie et reproduisent son essence de façon réaliste, enregistrant un jour comme un autre grâce à leur observation de la mise en place de ce marché dont ils saisissent la « poésie du quotidien » pour reprendre les propres mots du réalisateur, la course contre la montre pour accueillir acheteurs et vendeurs en temps et en heure, pour sélectionner les meilleurs produits, pour que tout soit prêt à l’heure de l’ouverture. Cette quête de réalisme est un geste autant politique que cinématographique. Un « Day in the life » de maraîchers qui travaillent avec précision et élégance, portant la cravate, prenant le temps d’apprécier une tasse de thé et travaillant la clope au bec. Lauréat du Grand Prix du court-métrage à Venise en 1957, il fut le manifeste du , et l’une de ses œuvres les plus emblématiques, financée par la Ford Motor Company pour lequel (ici producteur) réalisait des films d’entreprises.

La même année il travaille sur Momma Don’t Allow co-signé et Tony Richardson, un documentaire où les prolétaires Teddy boys se mêlent aux bourgeois bohème Toffs un samedi soir dans un club de Londres, le Wood Green Jazz Club où le jazz à l’américaine échauffe les esprits. Une captation vibrante et exaltante de la jeunesse et de la libération des mœurs saisie par la caméra experte et vive de Walter Lassally. La classe ouvrière est au paradis du jazz, de la danse et de la bonne bière avec un regard fin sur le rapport de classes qui pourrait s’évanouir le temps d’un intermède musical.

Un troisième film contemporain de ces deux grands exemples est Together de , seule réalisatrice du mouvement qui montre les ravages des bombardements sur Londres dix ans déjà après la fin de la guerre. Les protagonistes sont deux dockers sourds-muets qui sont comme une version mélancolique de Laurel et Hardy sortis du cinéma muet pour être eux-mêmes sourds et muets dans un monde sonore agressif et dans un contexte ouvrier noir et sans perspective de bonheur. Dédié aux habitants de l’East End de Londres, Together vire au tragique et au désespoir total pour ces travailleurs pauvres, isolés par leur handicap, solidaires mais solitaires. La mise en scène accompagne les errances silencieuses du duo avec de jolis idées comme un plan terrible sur un plan d’eau trop calme ou une séquence d’amour superbement cadrée, en deux temps, un couple s’embrassant dans l’embrasure d’une porte de chambre en ombres chinoises d’abord puis éclairé par une lampe à l’intérieur de la même chambre. Walter Lasally co-signe l’image de cette œuvre intense aux faux airs de René Clair période À nous la liberté. Il crée aussi l’image de de Tony Richardson, sur une école pour sourds, qui reçoit l’Oscar du court-métrage documentaire en 1954. Smith, our friend (qu’il co-réalise avec Derek York) montre les conditions de vie dans un quartier de Londres devenu bidonville à travers les déboires d’une famille modeste qui tente de squatter, avec plusieurs dizaines d’autres, des lieux cossus non occupés avant d’en être chassés violemment sur ordre du pouvoir. Avec Sunday by the Sea, Anthony Simmons filme des familles modestes au bord de l’eau, sans commentaires ni paroles, l’illustration se faisant en chansons, avec une tonalité poétique remarquée à Venise où il est primé. On lui doit encore les images de de James Broughton, Prix de Fantaisie Poétique à Cannes en 1954 où sont filmées les statues audacieuses de Crystal Palace qui ont choqué le bon peuple local et révèlent un discours discret sur la lutte des classes. Les images de Every Five Minutes (1951) de Max Anderson sont elles aussi frappantes, par l’élégance du style, des cadres et leur ancrage dans le monde qu’elles dévoilent.

Son premier long de directeur photo est de Gavin Lambert, tourné au Maroc. Il est ensuite le directeur photo du documentaire We are the Lambeth Boys de , autre jalon de la période, avec ses images inoubliables puis de trois chefs d’oeuvre signés Tony Richardson : Un goût de miel, actuellement en salles dans une version restaurée ; La Solitude du coureur de fond et Tom Jones, Oscar du meilleur film en 1964. «J’ai une affection particulière pour la brève période durant laquelle j’ai travaillé pour Tony Richardson au sein de la Woodfall. Ce fut très productif mais le tournage de ces trois films s’est étalé sur dix-huit mois à peine».

Every five minutes et ci-dessous Un goût de miel

Sa carrière est encore marquée par sa collaboration avec le cinéaste grec Michael Cacoyannis, rencontré au Festival de Cannes en 1954, à commencer par l’emblématique qui lui a permis de remporter l’Oscar de la photo noir et blanc en 1964. Il a également travaillé avec lui sur cinq autres longs-métrages entre 1956 et 1967 : La Fille en noir, Fin de crédit, Notre dernier printemps, et Le Jour où les poissons sont sortis de l’eau. Il s’est installé définitivement à La Canée en Crète en 1998 où il est décédé, tout près de la plage où fut tournée la scène où Anthony Quinn et Alan Bates dansent bras dessus bras dessous sur la musique de Mikis Theodorakis.

Il est aussi employé par James Ivory de Sauvages en 1972 jusqu’en 1984 avec Les Bostoniennes, en passant par le documentaire Adventures of a Brown Man in Search of Civilization, The Wild Party, Autobiographie d’une princesse, Hullabaloo Over Georgie and Bonnie’s Pictures et Chaleur et Poussière.

En 1954, il retrouve Anthony Simmons pour Passing Stranger. Il s’illustre avec le film pakistanais Quand naîtra le jour d’A. J. Kardar. Dans les années 60, il signe encore la photo de L’Aguicheuse d’Edmond Gréville, Le roi Oedipe de Philip Saville, avec Christopher Plummer dans le rôle-titre et de plusieurs films grecs.

Dans les années 70, Something for Everyone de Harold Prince avec Angela Lansbury, L’Ange et le Démon de Richard Donner, le segment Le Saut à la perche d’Arthur Penn dans le film collectif , Happy Mother’s Day, Love George de Darren McGavin.

À partir des années 1980, il réduit son activité, tournant notamment The Pilot de Cliff Robertson, Mémoires d’un survivant de David Gladwell, Private School de Noel Black, Les Imposteurs de Nicholas Meyer, avec Pierce Brosnan puis The Ballad of the Sad Café de Simon Callow en 1991, une production Merchant/Ivory. Il travaille sur des téléfilms de George Schaefer, Mrs Delafield veut se marier en 1986 puis Bijoux, hot-dogs et tasses de thé en 1992, éclairant alors deux des dernières performances de Katharine Hepburn.

En 2013, il participe comme simple acteur à de Richard Linklater, dans le rôle du vieil écrivain, propriétaire de la demeure où Ethan Hawke et Julie Delpy passent leurs vacances en Grèce. Il a publié en 1987 le livre Itinerant Cameraman où il revient sur son parcours.

Outre l’Oscar obtenu pour (sa seule nomination) – qui a brûlé en 2012 lors de l’incendie d’une auberge où il était exposé – il a reçu un prix honorifique de la Guilde des chefs opérateurs (ASC) en 2008 et a été nommé aux Baftas en 1984 pour Chaleur et Poussière.

(photo : Joel Stratte-McClure)

Le 13 mars 2015, il revenait sur son parcours lors d’une conférence à la Cinémathèque Française dans le cadre du Conservatoire des techniques avec Christophe Dupin, historien du cinéma.

https://youtu.be/4asUxvijYQ8

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