Critique : Ninjababy

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 Ninjababy

Norvège : 2021
Titre original : –
Réalisation : Yngvild Sve Flikke
Scénario : Inga Sætre, Yngvild Sve Flikke, Johan Fasting
Interprètes : Kristine Kujath Thorp, Arthur Berning, Nader Khademi, Tora Dietrichson
Distribution : Wild Bunch Distribution
Durée : 1h43
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 21 septembre 2022

4/5

Norvégienne née en 1974, Yngvild Sve Flikke a réalisé des séries TV et des documentaires pour la télé norvégienne pendant 17 ans avant de réaliser en 2015  Kvinner i for store herreskjorter, son premier long métrage de cinéma, un film qui n’est jamais sorti dans notre pays. Travaillant particulièrement autour de sujets féministes et désirant faire un film sur la grossesse dans lequel prendraient place des séquences d’animation, l’idée d’adapter « Fallteknikk », un roman graphique de Inga Sætre, s’est imposée à elle, d’autant plus qu’elle  s’intéressait depuis longtemps au travail de cette dessinatrice de bandes dessinées. Ninjababy a été présenté dans de nombreux festivals et a glané de nombreuses récompenses, la plus importante étant sans doute le Prix de la meilleure comédie lors des European Film Awards de 2021.

Synopsis : Astronaute, garde forestière, dessinatrice… Rakel, 23 ans, a tous les projets du monde, sauf celui de devenir mère. Quand elle découvre qu’elle est enceinte de 6 mois suite à un coup d’un soir, c’est la cata ! C’est décidé : l’adoption est la seule solution. Apparaît alors Ninjababy, un personnage animé sorti de son carnet de notes, qui va faire de sa vie un enfer…

On divulgâche un petit peu. Rendez-vous plus loin si vous le souhaitez !

Il y a 5 activités que Rakel, 23 ans, rêve de pratiquer : astronaute, testeuse de bière, globe trotter, garde forestier et dessinatrice de BD. Par contre, devenir mère ne fait absolument pas partie de ses projets, ne serait-ce que parce que cette « activité » contrarierait grandement tout ce que Rakel aime faire de sa vie et, tout particulièrement, faire la fête, se défoncer et faire l’amour. Dans l’appartement que Rakel partage avec Ingrid, la chambre d’Ingrid est toujours bien rangée alors que dans celle de Rakel, c’est en permanence un grand capharnaüm. Cette différence de conception en matière de rangement n’empêche pas Rakel et Ingrid de vivre une grande amitié se traduisant, en particulier, par une totale complicité. C’est d’ailleurs Ingrid qui va instiller le doute dans l’esprit de Rakel en lui faisant remarquer que ses « nibards » ont grossi et qu’elle est donc peut-être enceinte. Un doute levé par un test de grossesse. Mais alors, qui est le père ? Si au moins l’hypothèse Mos avait pu être confirmée, il y aurait eu moindre mal pour Rakel car le rapport intime avec ce professeur d’aïkido, cet homme qui sent le beurre, était récent et aurait pu permettre d’envisager un avortement. En fait, il aurait même pu, à l’extrême limite, faire un père acceptable ! Mais quand tombe le résultat de l’échographie, rien ne va plus : Rakel est enceinte de 26 semaines et donc totalement hors délai pour une IVG. En plus, il est infiniment probable que le père soit « Jesus Trique » et ce n’est pas vraiment une bonne nouvelle vu que cet homme est particulièrement arrogant et narcissique !

Des idées lumineuses

A la lecture de ce qui précède (si vous l’avez lu !), vous devez vous dire que Ninjababy est un film racontant l’histoire fort banale d’une jeune femme qui aime faire l’amour, qui n’hésite pas à le faire régulièrement avec des hommes différents et qui, se retrouvant enceinte, va devoir en payer les conséquences. Peut-être même en arrivez vous à vous dire que c’est bien fait pour elle ou, au contraire, qu’on est en face d’un film particulièrement moralisateur niant entre autre à des femmes la possibilité de mettre en pratique un appétit sexuel comparable à celui de certains hommes, comportement en général beaucoup mieux admis. Eh bien, vous avez tout faux : Ninjababy n’est pas du tout ce genre de film ! En effet, grâce à quelques idées lumineuses, Yngvild Sve Flikke a réussi à faire une comédie brillante à partir de cette histoire qui semblait s’enfoncer dans la banalité et la trivialité. Tout d’abord en décidant de faire adopter par les protagonistes, sans que cela soit fait dans le seul but de choquer, le langage souvent très cru qu’on est en droit d’attendre de leur part, un langage qui, sans fausse pudeur, appelle un chat un chat (allez donc rechercher sur Internet l’origine de cette expression !).

Toutefois, la véritable grande idée lumineuse, elle se trouve dans l’utilisation fort intelligente de l’animation qui permet à Rakel d’exprimer tout haut ce qu’elle pense tout bas sur les gens qu’elle rencontre, et qui, surtout, introduit le personnage de Ninjababy, le fœtus que Rakel porte en elle, un petit personnage porteur d’un masque genre Zorro et qui est loin d’avoir sa langue dans sa poche lors de ses conversations avec sa mère, l’exhortant par exemple à lui trouver des « parents blindés » au cas où elle choisirait de le faire adopter ou lui faisant remarquer qu’il a été très cool avec elle, ne la faisant ni grossir ni vomir. Bien évidemment, c’est à Inga Sætre, l’autrice du roman graphique dont elle s’est inspirée pour son film, que Yngvild Sve Flikke a fait appel pour ces images d’animation. On avait vu récemment l’utilisation de ce procédé de l’animation dans Tout le monde aime Jeanne mais le résultat était beaucoup moins convaincant que dans Ninjababy. Toutefois, Ninjababy ne se contente pas de faire rire, ce film ouvertement féministe sachant, par exemple, se montrer très convaincant lorsqu’il s’agit de parler de l’injustice qui existe entre la condition de femme et la condition d’homme en matière de sexualité, très pertinent lorsqu’il s’agit  de stigmatiser toute la pression sociale que son environnement et les conventions font peser sur une jeune femme qui refuse mordicus d’assumer le rôle de mère qu’on voudrait lui voir jouer et très mordant lorsqu’il s’agit de moquer le comportement de certains couples désirant adopter.

Le choix judicieux de Kristine Kujath Thorp

Le choix de la comédienne chargée d’interpréter le rôle de Rakel était tout sauf facile. En effet, il s’agit d’un rôle à facettes multiples, une jeune femme qui n’est pas forcément très sympathique a priori, mais pour qui il est souhaitable que le spectateur ressente de l’empathie et arrive à comprendre ses choix de vie même si il ne les partage pas. Pour ce rôle exigeant à la fois de la gravité et de la drôlerie, c’est à une comédienne et illustratrice norvégienne vivant au Danemark, Kristine Kujath Thorp, qu’il a été fait appel et, à la vision du film, on ne peut que trouver ce choix très judicieux.

Conclusion

Alors que le cinéma norvégien semble actuellement reposer sur les seules épaules de Joachim Trier, voilà qu’arrive sur nos écrans le remarquable deuxième long métrage de Yngvild Sve Flikke, une réalisatrice très inventive qui excelle à faire passer des messages au milieu des rires générés par son sens du comique. Un film à ne pas manquer !

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