Critique : Maria

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Maria 

France : 2024
Titre original : –
Réalisation : Jessica Palud
Scénario : Laurette Polmanss, Jessica Palud d’après le récit « Tu t’appelais Maria Schneider » de Vanessa Schneider
Interprètes : Anamaria Vartolomei, Matt Dillon, Yvan Attal, Céleste Brunnquell
Distribution : Haut et Court
Durée : 1h40
Genre : Biopic, Drame
Date de sortie : 19 juin 2024

4/5

Maria, présenté dans la sélection Cannes Première lors du dernier Festival de Cannes, est le 2ème long métrage de Jessica Palud. Le premier, Revenir, présenté dans la sélection Orizzonti  de la Mostra de Venise de 2019, y avait obtenu le Prix du meilleur scénario. Si on remonte plus loin dans la carrière de Jessica Palud, on ne manque pas de trouver des choses intéressantes. Par exemple le fait qu’elle ait commencé sa carrière dans le cinéma  en 2003 en étant stagiaire sur le film Innocents – The dreamers de … Bernardo Bertolucci. Par exemple, le fait qu’un court-métrage qu’elle a réalisé en 2016 a pour titre … Marlon. Certes, dans ce film, Marlon est une fille et n’a donc rien à voir avec Brando, mais quand-même !

Synopsis : Maria n’est plus une enfant et pas encore une adulte lorsqu’elle enflamme la pellicule d’un film sulfureux devenu culte : Le Dernier tango à Paris. Elle accède rapidement à la célébrité et devient une actrice iconique sans être préparée ni à la gloire ni au scandale…

Une scène fameuse

La jeunesse de Maria Schneider n’a pas été un long fleuve tranquille. Son père, Daniel Gélin, ne pouvait pas la reconnaître, étant marié et père de famille par ailleurs. Quant à sa mère, Marie-Christine Schneider, elle ne l’a élevée qu’à temps partiel et elle a très mal réagi aux liens que Maria a pris l’initiative de renouer avec son père. Maria a fini par prendre la porte alors qu’elle n’avait que 15 ans. Maria Schneider ambitionnait de devenir comédienne et, après un passage sur des scènes de théâtre, elle s’est retrouvée pour la première fois devant une caméra de cinéma dès l’âge de 17 ans avec de la figuration et une poignée de seconds rôles. Toute cette partie de la vie de Maria Schneider est survolée dans le film de Jessica Palud même si on réagit forcément au comportement très dur de la mère avec sa fille. C’est lorsque Maria Schneider est choisie par Bernardo Bertolucci pour interpréter le rôle de Jeanne dans Le dernier tango à Paris que le film prend vraiment son essor : on est en 1972, la jeune comédienne n’a que 19 ans, elle n’a que très peu d’expérience et elle se retrouve face à deux hommes, le réalisateur italien Bernardo Bertolucci, 31 ans, que son 2ème long métrage, Prima della Rivoluzione, a, quelques années auparavant, installé très haut dans le monde du cinéma, et le comédien Marlon Brando, 48 ans, que beaucoup considèrent comme le plus grand de sa génération. Plus de 50 ans après, une scène du Dernier tango à Paris continue d’alimenter les conversations  et ce, tout particulièrement, depuis que les comédiennes ont décidé de ne plus se laisser faire face aux exactions masculines commises à leur encontre lors des tournages ou en dehors. Il s’agit bien sûr de la fameuse scène dite de la « sodomie au beurre » que tout les cinéphiles connaissent,  même celles et ceux qui  n’ont pas vu le film.

Comment, précisément, cette scène est-elle arrivée dans le film, les témoignages divergent. Est-ce Brando ou Bertolucci qui a eu l’idée de filmer un viol dans lequel la comédienne interprétant la personne violée n’aurait pas prévenue ? Bertolucci a-t-il vraiment eu cette idée du beurre en tartinant une tranche de pain lors d’un petit déjeuner comme il l’a affirmé dans une interview ?  Marlon Brando en a-t-il rajouté par rapport à ce que Bertolucci et lui-même avaient décidé en catimini. Ce dont on est certain, c’est que cette scène n’apparaissait pas dans le scénario et que Maria Schneider ne savait pas ce qui allait se passer, le réalisateur souhaitant que la comédienne subisse une humiliation qui ne soit pas jouée mais réellement subie et qui se traduirait par de vraies larmes. Cette scène emblématique qui montre jusqu’où pouvait aller (espérons que ce ne soit plus le cas aujourd’hui !) l’emprise des mâles dominants sur les femmes dans le monde du cinéma, elle ne pouvait pas ne pas apparaître dans le film de Jessica Palud. La réalisatrice a dû longuement se demander jusqu’où elle pouvait aller pour être fidèle à la scène originelle sans retomber dans le côté sordide dont elle fait preuve. Ce qu’on sait, c’est qu’elle a eu accès à l’exemplaire du scénario utilisé sur le plateau annoté par la scripte qui a consigné ce qui avait été ajouté lors du tournage. Et puis, il y avait dès le départ des différences importantes entre le tournage de cette scène dans Le dernier tango à Paris et celui dans Maria : lors du tournage de Maria, Anamaria Vartolomei, la comédienne qui interprète le rôle de Maria Schneider, savait exactement ce qui allait se passer et il y avait une coordinatrice d’intimité sur le plateau ! Ce qui, toutefois, n’empêche pas la comédienne d’avouer que, pour elle, la scène a été très difficile à tourner. On espère que Jessica Palud est satisfaite de la façon dont cette scène a été rendue dans son film. En tout cas, il est infiniment probable que la très grande majorité des spectateurs sera satisfaite.

 

Une descente aux enfers

Ce qui s’est passé sur le plateau de tournage de Le dernier tango à Paris est peut-être l’exemple le plus frappant des dérives trouvant leur place dans le milieu du cinéma. Avec l’avènement du mouvement #Metoo, il était prévisible que l’histoire de Maria Schneider soit un jour ou l’autre portée à l’écran. En effet, cette actrice a non seulement subi ce viol devant une caméra mais en plus, c’est elle qui en a subi les conséquences tout le reste de sa vie et non les deux hommes qui en étaient responsables. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir fait part du traumatisme qu’elle avait vécu dans de nombreuses interviews mais, à l’époque, de telles confidences ne rencontraient guère d’écho et, à la limite, pour beaucoup, c’était elle la fautive et, par exemple, elle se faisait traiter de honte pour les femmes. Comme elle le dit dans le documentaire Sois belle et tais toi, de Delphine Seyrig, tourné en 1976, de toute façon « les producteurs sont des hommes, les techniciens sont des hommes, les metteurs en scène sont la plupart des hommes, les agents sont des hommes et les sujets sont écrits pour les hommes» et Maria nous montre un plateau entier qui assiste au viol et qui ne réagit pas du tout !

Il semble que, concernant la suite de l’existence de Maria, la vérité du film soit quelque peu différente de celle du livre « Tu t’appelais Maria Schneider » écrit par Vanessa Schneider, cousine de Maria, dont il est l’adaptation. En tout cas, la suite du film nous montre une Maria, sans cesse ramenée au rôle de Jeanne,  qui a du mal à continuer à travailler sans avoir à se dénuder, qui tombe dans la dépression, qui plonge dans la drogue.  Une jeune étudiante, Noor, venue l’interviewer pour la rédaction d’un mémo sur les femmes au cinéma, va s’efforcer d’enrayer sans grand succès cette descente aux enfers. 

Un effet cathartique

Il n’est pas anodin que Maria ait été réalisé par une femme qui, très jeune, à peu près à l’âge qu’avait Maria Schneider lors du tournage de Le dernier tango à Paris, a eu l’occasion de travailler auprès de Bernardo Bertolucci, un réalisateur dont le travail était et est toujours pour elle un objet d’admiration. Elle se souvient que, lorsqu’elle a commencé à travailler, il y avait peu de femmes sur les plateaux et qu’elle a été témoin de scènes qu’elle qualifie aujourd’hui d’anormales mais au sujet desquelles, à l’époque, il était difficile, voire impossible, de réagir pour une jeune femme, qu’elle soit comédienne ou  membre de l’équipe technique. Il est probable que nous proposer Maria a eu sur Jessica Palud un effet cathartique en lui permettant d’évacuer les souvenirs douloureux qui encombraient sa mémoire.

Le choix de la comédienne chargée de redonner vie à Maria Schneider était bien évidemment particulièrement important. On peut penser que le « cahier des charges » exigeait une comédienne à la fois confirmée et encore relativement peu connue du grand public, ayant une certaine ressemblance physique  avec Maria Schneider et proche de l’âge qu’avait cette dernière lors du tournage de Le dernier tango à Paris. Cochant toutes les cases,  Anamaria Vartolomei, qu’on avait découverte dans My little princess et qui avait confirmé son talent dans L’événement, se joue brillamment de toutes les difficultés inhérentes à son rôle. Interpréter les rôles de Marlon Brando, de Bernardo Bertolucci et de Daniel Gélin n’était pas chose facile : Matt Dillon, Giuseppe Maggio et Yvan Attal s’en sortent plutôt bien. Plutôt à contre-emploi dans le rôle de la mère de Maria, une femme toxique pour laquelle on n’éprouve guère de sympathie, Marie Gillain arrive à être très convaincante. Quant à Céleste Brunnquell, l’interprète de Noor, elle est comme d’habitude : excellente !

Conclusion

Il y a des films passionnants à regarder, il y a des films ayant de très belles qualités cinématographiques, que ce soit dans la mise en scène ou au niveau de l’image, il y a des films utiles. Maria est tout cela à la fois, confirmant les qualités  qu’on avait déjà perçues dans leurs films précédents de Jessica Palud et de Anamaria Vartolomei.

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