Critique : L’indomptable feu du printemps

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L’indomptable feu du printemps

Lesotho : 2019
Titre original : This Is Not a Burial, It’s a Resurrection
Réalisation : Lemohang Jeremiah Mosese
Scénario : Lemohang Jeremiah Mosese
Interprètes : Mary Twala, Jerry Mofokeng, Makhaola Ndebele
Distribution : Arizona Distribution
Durée : 1h57
Genre : Drame
Date de sortie : 28 juillet 2021

4/5

Le Lesotho est un état montagneux d’Afrique australe entièrement enclavé dans le territoire de l’Afrique du Sud et d’une superficie équivalente à celle de la Belgique. Lemohang Jeremiah Mosese, né dans ce pays il y a 41 ans, en est le premier représentant en matière de cinéma. On lit un peu partout que L’indomptable feu du printemps est son premier long métrage de fiction, mais, en cherchant bien, on trouve à son crédit For Those Whose God Is Dead, un film allemand de 73 minutes, tourné en 2013,  seulement projeté lors d’un festival au Brésil. L’indomptable feu du printemps a été présenté dans de très nombreux festivals et a représenté le Lesotho aux Oscars.

Synopsis : Mantoa, 80 ans, est la doyenne d’un petit village niché dans les montagnes du Lesotho. Lorsque la construction d’un barrage menace de submerger la vallée, Mantoa décide d’en défendre l’héritage spirituel et ravive l’esprit de résistance de sa communauté. Dans les derniers moments de sa vie, la légende de Mantoa se construit et devient éternelle.

Des morts qui ne sont pas respectés

Doyenne de Nazaretha, un village du Lesotho, dans ce que ses habitants appellent « la vallée des larmes », Mantoa est non seulement veuve, elle a aussi perdu sa fille et son petit-fils. Il n’y a plus que son fils, son seul et unique réconfort,  qui la rattache à la vie, un fils qu’elle voit peu car il travaille dans une mine en Afrique du Sud, mais dont elle attend avec impatience le retour lorsque Noël approche. Sauf que, cette fois-ci, son fils ne reviendra pas, ne reviendra plus. Alors qu’elle n’envisage plus que la mort, alors qu’elle passe son temps à écouter les annonces nécrologiques à la radio, elle apprend que la décision a été prise de construire un barrage qui aura pour conséquence d’ensevelir sous l’eau le village, les meilleures terres cultivables et, pour tous les habitants, les tombes de leurs ancêtres et de leur famille proche. Pour de nombreux habitants du village, c’est la perte de leurs très bonnes terres arables qui retient leur attention, ainsi que l’obligation de déménager pour aller dans un endroit inconnu. Pour Mantoa, c’est avant tout l’absence du respect qu’on doit aux morts qui motive son ire. Dans un dernier combat avant cette mort qu’elle sait inéluctable et qu’elle entend préparer, Mantoa trouve la force de ne pas se résigner et elle va s’efforcer, avec difficulté, d’entrainer le village derrière elle. Naïvement, elle va même se rendre en ville afin de rencontrer le ministre responsable de la décision concernant le barrage. Un aller retour qui va s’avérer inutile, la bureaucratie régnant au Lesotho comme un peu partout dans le monde.

Couleurs superbes, lumière superbe

Avec L’indomptable feu du printempsLemohang Jeremiah Mosese s’attaque à un sujet très contemporain et très universel : jusqu’où des populations peuvent-elles accepter un bouleversement dans leurs existences au nom de ce qu’on appelle le progrès ? Comme le dit un personnage de L’indomptable feu du printemps, « ce qu’ils nomment progrès, c’est quand les hommes pointent leur doigt accusateur sur la nature et proclament partir à sa conquête ». On notera que, une semaine avant L’indomptable feu du printemps est sorti le film grec Digger qui traite le même sujet à sa façon. Dans Digger, il s’agit d’une exploitation minière, ici, c’est la construction d’un barrage qui représente le progrès. Il faut savoir que, vue sa position géographique, le Lesotho est considéré comme étant le château d’eau de l‘Afrique du Sud, et que de nombreux barrages à vocation hydro-électrique y ont été construits, la production d’électricité profitant surtout à son seul voisin.

Filmée de façon conventionnelle, l’histoire que raconte Lemohang Jeremiah Mosese aurait donné un film certes intéressant mais ne laissant pas forcément une trace indélébile dans l’esprit des spectateurs. Les choix du réalisateur en font un film qui transcende la notion de film à thème. Les dix premières minutes du film annoncent la couleur : couleurs superbes, lumière superbe, cadrage superbe, elles mettent en scène, avec une caméra qui opère un lent travelling en rotation, un homme dont tout laisse à penser qu’il est aveugle, un homme qui joue du lesiba, l’instrument de musique traditionnel du Lesotho. Avec sa voix sépulcrale, cet homme sera le narrateur du film, accompagné le plus souvent par une musique obsédante. C’est lui qui va nous raconter, comme s’il s’agissait d’un conte, l’histoire de Mantoa, le combat de Mantoa, cette femme désabusée qui ne croit plus qu’en la mort, cette femme qui considère avoir été trahie non seulement par le député local qui a œuvré pour la construction du barrage mais aussi par le prêtre du village, opposant au projet se montrant surtout fataliste et apathique. Face à l’adversité, sa réponse est le mutisme : si elle parlait, ce serait des blasphèmes qui sortiraient de sa bouche !

Une photographie magnifique

Tout au long du film, Lemohang Jeremiah Mosese excelle à entretenir une atmosphère à mi chemin entre réalité et mythologie, que ce soit par sa mise en scène, maintenue serrée dans un format 4/3, par un montage qui laisse le temps au temps, par des mouvements de caméra d’une grande fluidité, par la voix singulière du narrateur, par l’utilisation des sons, par l’utilisation de la musique du compositeur japonais Yu Miyashita, tout cela magnifié par une photographie exceptionnelle de beauté. Ce ne sont pas les paysages qui nous dépaysent dans ce film : après tout, ils ressemblent beaucoup à ceux qu’on trouve dans les Cévennes ou dans les préalpes de la Drôme. Ils ne dépaysent pas mais sont merveilleusement filmés, comme les scènes à l’intérieur des cases, comme les personnages en gros plan, comme tout le reste du film, par le Directeur de la photographie Pierre De Villiers qui s’impose comme un grand maître de la lumière et des couleurs. Parlé en langue sotho, une langue bantoue, le film doit également beaucoup à l’étonnante prestation de l’interprète de Maona, l’actrice sud-africaine Mary Twala, décédée quelques mois après le tournage du film, à l’âge de 81 ans. Finalement, un seul regret concernant ce film, un regret plutôt anecdotique : le titre français dont on ne comprend pas très bien la signification alors que le titre original, qu’on peut traduire par « Ce n’est pas un enterrement, c’est une résurrection », est beaucoup plus adapté.

Conclusion

Tout au sud du continent africain, un grand réalisateur vient d’apparaître. Cet homme a l’art de transformer une histoire somme toute banale en feu d’artifice alliant beauté des images et des sons avec une atmosphère de conte mythologique, à mi chemin entre réalité et onirisme. Retenez son nom : Lemohang Jeremiah Mosese.

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