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Critique : Les Habitants (Raymond Depardon)

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Les Habitants

France, 2016
Titre original : –
Réalisateur : Raymond Depardon
Distributeur : Les Films du Losange
Genre : Documentaire
Durée : 1h24
Date de sortie : 4 février 2026 (Reprise)


3,5/5

Qu’est-ce qui caractérise la France à un moment donné ? Y a-t-il quelque chose que tous les Français auraient en commun, peu importe leurs origines, leur genre et leur âge ? A cette question sociologique, d’innombrables chercheurs ont tenté depuis longtemps de trouver une réponse à peu près satisfaisante. En vain. Avec son documentaire Les Habitants, le réalisateur Raymond Depardon ne cherche point à faire mieux qu’eux. À première vue, il y aurait même une dose considérable de hasard dans son assemblage de discussions en apparence anodine, selon un cahier de charges formel d’une simplicité sidérante.

Et pourtant, en moins d’une heure et demie, sa caméra et sa caravane font à la fois le grand tour du territoire français et des sujets qui tenaient alors à cœur à nos compatriotes, en 2016. Sauf que la redécouverte de cette étude sociale passionnante à l’occasion d’une grande rétrospective dédiée à Depardon nous permet de mesurer à quel point les choses ne changent guère en une décennie.

En effet, rien ne nous assure qu’une répétition de cet exercice d’observation n’arrive pas au même résultat, si jamais Depardon ou un autre cinéaste de la même sensibilité humaine s’aventurait à sillonner de nouveau le pays de cette façon ludique. Dès lors, la question a priori essentielle se pose de savoir quelle finalité le documentaire poursuivait. Or, peut-être sa plus grande qualité consiste précisément à ne pas rechercher un effet prédéterminé, à laisser au contraire libre cours aux paroles et aux éventuelles associations que nous, spectateurs, voulons bien établir entre elles. De cette manière, la réalisation nous implique avec une immense subtilité au fil du voyage, jusqu’à faire de notre propre regard le dernier relai de cette expérience anthropologique hors pair.

Un taux de liberté et de légèreté, malgré certains sujets sérieux abordés par les binômes ayant pris place dans la caravane, qui se voit encore accru par la musique enjouée de Alexandre Desplat, en douce ponctuation des étapes de ce tour de France à la simplicité désarmante.

© 2016 Palmeraie et désert / France 2 Cinéma / Wild Bunch / Les Films du Losange Tous droits réservés

Synopsis : De Charleville-Mézières à Nice, de Sète à Cherbourg, Raymond Depardon donne la parole aux Français. Aux quatre coins du pays, il invite des gens rencontrés dans la rue à poursuivre leur conversation à bord de la caravane qui forme le point névralgique du voyage. Ce portrait de la France d’aujourd’hui s’est fait sans contrainte, en laissant une totale liberté à ce que les invités souhaitent évoquer entre eux.

© 2016 Palmeraie et désert / France 2 Cinéma / Wild Bunch / Les Films du Losange Tous droits réservés

Parfois, les points de départ les plus basiques peuvent aboutir à des trouvailles magnifiques. Quelques mois à peine avant que Agnès Varda ne parte à son tour sur les routes françaises en compagnie du photographe JR pour les besoins de son ultime long-métrage documentaire Visages villages, Raymond Depardon s’était appuyé sur un dispositif encore plus dépouillé pour aller à la rencontre des Français. Pour faire simple – et en même temps gratter seulement la surface de cette forme filmique d’une efficacité exceptionnelle –, Les Habitants ne connaît que trois types de plans. Les deux principaux montrent la caravane sur la route ou bien des hommes et des femmes vus de profil, assis face à face à l’arrière de la remorque. En quelque sorte pour planter le décor, les troisièmes se contentent d’enregistrer la caravane à l’arrêt, en milieu urbain, prête à accueillir les prochains intervenants. C’est tout, mais c’est aussi déjà beaucoup !

Car cette absence stricte de toute fioriture filmique, cette ignorance parfaitement respectée à l’égard des aspects annexes ayant conduit ces individus à l’intérieur de la caravane nous permettent de nous concentrer exclusivement sur ce qu’ils disent et comment ils le font. Rien d’autre n’y a de l’importance. Même pas l’endroit de l’escale, indiqué nulle part, à l’exception de très rares références directes aux villes faites accessoirement au fil de la discussion. En dépit de l’ouverture du champ visuel sur le monde à travers la vitre arrière du véhicule, il n’y a de même que deux ou trois interlocuteurs sur plus d’une vingtaine qui se laissent distraire par ce qui se passe à l’extérieur.

Pour tous les autres, c’est la conversation qui prime avant tout. Une conversation dont le montage astucieux de Pauline Gaillard nous laisse entrevoir certaines parties, là encore sans la moindre volonté manifeste d’établir un lien dramatique artificiel entre eux. Ces brèves tranches de vie servent davantage à créer une mosaïque globale de ressenti collectif des Français au milieu des années 2010.

© 2016 Palmeraie et désert / France 2 Cinéma / Wild Bunch / Les Films du Losange Tous droits réservés

Cependant, comme nous l’avons déjà suggéré plus haut, il n’y a quasiment aucune référence susceptible de dater concrètement ce portrait social à cette période-là. Les moyens de communication sont majoritairement restés les mêmes en ce laps de temps moyen. Et, plus révélateur encore, les préoccupations de nos chers compatriotes ne risquent pas non plus d’avoir trop évolué depuis. Ainsi, les sujets abordés touchent à des motifs sociaux pérennes comme le travail, la vie de famille et l’amour au sens large, avec une notable différence entre les perspectives doublement féminines ou masculines. Tandis que les premières se lamentent sur les galères qu’elles ont dû endurer à cause des hommes, ceux-ci envisagent leurs relations hétérosexuelles selon des exigences infiniment moins réalistes. Heureusement, l’inclusion de quelques couples plus ou moins passionnément amoureux permet de relativiser ce constat un brin amer sur le succès tout relatif de Cupidon auprès des cœurs français.

L’autre point d’intérêt majeur du documentaire se situe du côté des non-dits et plus spécifiquement de la manière de se tenir et de se présenter face à la caméra chez ces badauds, choisis sans aucun plan préétabli. Les quelques discours bateau sur les avantages de telle ou telle ville, ainsi que sur l’Histoire locale mis à part, il est étonnant de constater avec quelle facilité ces femmes et ces hommes ordinaires se livrent à nous. Impossible de savoir combien de minutes de chaque conversation ont été éliminées au montage, puisque la seule indication sur l’envergure du projet se situe du côté de la mention au générique de fin de 180 couples filmés au cours du voyage.

Toujours est-il que Raymond Depardon manie à la perfection l’art de l’alternance et de l’association, sans jamais chercher à nous prendre en otage des émotions extériorisées par ses sujets. Dans ce contexte, l’aspect très anodin de l’entreprise risque alors de n’être qu’un leurre. A moins que sa force de suggestion suprême relève au contraire de cette capacité magistrale de toucher à l’âme profonde de l’humanité, par le biais de ces tranches de vie presque interchangeables.

© 2016 Palmeraie et désert / France 2 Cinéma / Wild Bunch / Les Films du Losange Tous droits réservés

Conclusion

Le plus beau compliment que l’on puisse faire à Les Habitants serait sans doute qu’il n’a suscité chez nous aucun sursaut nostalgique. Pour le meilleur et pour le pire, la France d’il y a dix ans ressemble à s’y méprendre à celle de 2026. Le responsable de ce document historique qui n’en est donc pas un est sans l’ombre d’un doute Raymond Depardon et son talent exquis d’observer sans jamais juger. Quoique sans faire preuve d’une empathie exagérée non plus à l’égard de ses sujets les plus précaires : ces femmes battues et autres enfants adultes qui peinent à s’émanciper de leurs parents. Non, ce tour d’horizon de la France au passé (très) récent brille avant tout par sa capacité à nous passionner par un enchaînement de faits de la vie dont la banalité assumée est la caractéristique dominante.

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