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Critique : La reconquista

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La reconquista

Espagne, 2016
Titre original : La reconquista
Réalisateur : Jonás Trueba
Scénario : Jonás Trueba
Acteurs : Francesco Carril, Itsaso Arana, Aura Garrido et Pablo Hoyos
Distributeur : Arizona Distribution
Genre : Drame romantique
Durée : 1h48
Date de sortie : 28 janvier 2026

3/5

Petit à petit, Jonás Trueba s’est fait un nom en tant que valeur sûre du cinéma espagnol contemporain. Ses trois films de fiction et un documentaire sortis en France depuis le début des années 2020 sont là pour le prouver. À présent, il a droit de la part des distributeurs français au traitement de faveur, qui consiste à sortir ses longs-métrages tournés avant celui sur lequel se base sa réputation : Eva en août.

Toutefois, La reconquista est loin d’être son premier film, puisqu’il en avait déjà tourné trois autres auparavant, entre 2010 et 2015. Ce qui le place à un endroit joliment stratégique entre le tâtonnement du débutant et la confirmation du cinéaste reconnu à l’international. Avant tout, il s’agit d’une histoire d’amour empreinte de nostalgie, contée à chronologie inversée. Cette astuce narrative a pour conséquence que nous pouvons partager en quelque sorte l’amnésie romantique qui freine longtemps l’élan de retrouvailles des deux amoureux d’antan.

Contrairement à ce que pourrait laisser supposer la bande-annonce française, le quatrième long-métrage de Jonás Trueba ne procède pas à une mise en parallèle entre l’idéal amoureux propre à l’adolescence et une timide tentative de réconciliation quinze ans plus tard. Pendant la majeure partie du film, nous restons avec l’ancien couple qui tente tant bien que mal de recoller les morceaux de deux cœurs brisés, au fil d’une nuit rythmée par des beuveries modestes, un concert et une danse, ainsi que des pizzas et des châtaignes mangées sur le pouce. En fait, cela ressemble parfois à Before Sunset et Before Sunrise de Richard Linklater condensés en un seul et unique film.

Au détail près que la pureté du style narratif de Trueba ne recherche guère la distance d’une relecture ironique de sentiments fanés. Elle sait sublimer au contraire des moments de gêne réciproque et de solitude tristement individuelle, en nous prenant en témoins d’une flamme en panne de nouvelles étincelles.

© 2016 Los Ilusos Films / Film Factory Entertainment / Arizona Distribution Tous droits réservés

Synopsis : Installée à Buenos Aires depuis de nombreuses années, Manuela est de retour à Madrid pour les fêtes de fin d’année. Elle en profite pour renouer le contact avec Olmo, son premier amour des années de lycée. Dès leurs retrouvailles, elle lui fait lire une lettre passionnelle qu’il avait écrite quinze ans plus tôt. Un point de départ curieux pour ce rendez-vous en anciens amoureux qui ignorent – elle autant que lui – comment ressusciter l’affection qu’ils avaient autrefois l’une pour l’autre.

© 2016 Los Ilusos Films / Film Factory Entertainment / Arizona Distribution Tous droits réservés

Pour quiconque est un brin familier de l’univers cinématographique de Jonás Trueba, les acteurs principaux de La reconquista Francesco Carril et Itsaso Arana ne sont point des inconnus. Cette fois-ci, ils campent donc ce couple séparé depuis des années, qui se retrouve apparemment à l’improviste et sans projet commun préétabli.

Dès les premiers plans du film, le malaise s’installe entre eux, d’ailleurs tout à fait réaliste dans le contexte d’un retour affectif en arrière, qui doit en même temps tenir compte de l’évolution du temps. Rien que la façon élégante de découper leur montée des marches dans le petit parc, avec en son centre le moment crucial de la remise de la lettre, nous fait d’emblée comprendre que leur complicité a été trop longtemps mise en veille pour ressurgir au premier coup d’œil. A ce moment-là, toute fluidité est encore absente. Le montage sec, voire presque brutal des plans nous prépare alors à une histoire à l’eau de rose dont l’arrière-goût serait potentiellement amer.

Une première impression qui se confirme sans faute avec la longue séquence suivante dans le restaurant chinois. Certes, la dynamique acquise de la répartition de la parole entre eux se remet en place sans tarder. Un fait qui se laissera vérifier aisément une bonne heure plus tard, lors du retour en arrière final qui nous dévoile leurs premiers ébats amoureux. Mais ni Manuela, ni Olmo n’y savent réellement tisser un fil de conversation assez engageant pour qu’un timide espoir de deuxième coup de foudre puisse pointer son nez.

A tel point qu’ils n’y font pas ce qu’un couple ordinaire est censé faire dans un restaurant, c’est-à-dire manger, même s’il est encore trop tôt pour dîner selon le rythme de vie espagnol. Cette incertitude perdure encore et encore, ponctuée d’une pause clope après laquelle les deux personnages reviennent quasiment à la case départ. A moins que la consommation d’alcools plus forts ne mette un terme à leur inhibition partagée en toute égalité …

© 2016 Los Ilusos Films / Film Factory Entertainment / Arizona Distribution Tous droits réservés

Or, le vecteur susceptible de délier au moins un minimum les corps s’avère finalement être la musique. Tout d’abord les chansons du père de Manuela, interprété par Rafael Berrio, au cours d’un concert intimiste, tiraillé entre les demandes d’un public guère en phase avec la volonté de l’artiste et une deuxième trace à peu près tangible de l’amour défunt. Sauf que, là encore, le suspense fonctionne à rebours. À l’adolescence, l’instant de sensualité innocente associé à cette chanson en particulier devient alors d’autant plus candide.

Non, le moment où la glace se brise définitivement est bien entendu le déhanchement fou d’Olmo, oublieux de tout ce qui le retient dans sa réserve naturelle pour se déchaîner sur la piste de danse. Une danse qui participe en fait aux nombreuses dissonances subtiles disséminées tout au long du film, puisqu’il s’agit du swing, un art nostalgique par excellence de bouger son corps. Puis, cette virée nocturne se termine de la plus belle des façons : au petit matin, la caméra suit la moto d’Olmo à travers les rues de Madrid sur fond d’une magnifique ballade mélancolique de Berrio.

Le dur retour à la réalité du quotidien – symbolisé par l’appartement et la copine qui ne veut pas d’un compagnon dans son lit empestant la nuit blanche qu’il vient de passer sans elle – fait preuve de la même subtilité de propos que toute la première partie de La reconquista. Clara, interprétée par Aura Garrido, une autre habituée des films de Jonás Trueba, ne se fait guère d’illusions sur le risque que ces retrouvailles représentent pour son couple du présent. Néanmoins, le dilemme affectif dans lequel ces dernières ont plongé son amant se fige dans le même genre d’incertitude et d’hésitation qui distingue le film dans son ensemble.

Des qualités aussi fines que fragiles qui entrent forcément en conflit avec la pureté de l’amour, calme quoique déterminé, auquel les trente dernières minutes du récit sont consacrées. Ceci afin de souligner en pointillé à quel point les sentiments peuvent se montrer fugaces et que la beauté ambiguë de la vie nous oblige à clairement faire la distinction entre le passé, le présent et l’avenir, mutuellement inconciliables.

© 2016 Los Ilusos Films / Film Factory Entertainment / Arizona Distribution Tous droits réservés

Conclusion

Ce début d’année 2026 est décidément placé sous le signe du réalisateur espagnol Jonás Trueba. Entre une rétrospective organisée par le Centre Pompidou hors les murs, le livre paru à cette occasion aux Éditions de l’Œil et donc cette sortie tardive de l’un de ses premiers films, vous aurez amplement la possibilité de vous familiariser avec son cinéma intimiste. Un cinéma qui vit au rythme des souvenirs et d’une nostalgie de la jeunesse où, d’un point de vue rétrospectif, les sentiments amoureux avaient l’air d’être tellement plus faciles à gérer. La reconquista en est l’exemple parfait : bien que ses personnages ne paraissent jamais sûrs de rien, la mise en scène sait naviguer ces eaux romantiques troubles avec une poésie filmique simplement désarmante !

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