Critiques de films Drame Historique — 05 juillet 2015
Critique : La Patagonie rebelle

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Argentine, 1974
Titre original : La Patagonia rebelde
Réalisateur : Héctor Olivera
Scénario : Fernando Ayala, Héctor Olivera, d’après l’ouvrage de Osvaldo Bayer
Acteurs : , Luis Brandoni,
Distribution : Mars Distribution
Durée : 1h47
Genre : Drame historique
Date de sortie : –

Note : 4,5/5

Ours d’Argent au Festival de Berlin en 1974, ce long-métrage de fiction est basé sur des faits réels relatés dans un ouvrage qui fut le résultat d’une enquête minutieuse. Le combat syndical et le massacre qui a suivi furent ignorés d’une majorité de la population jusqu’à la sortie de ce drame tourné un peu plus de cinquante ans après les faits et interdit de salles jusqu’en 1984, autorisé à sortir dans de bonnes conditions uniquement au retour de la démocratie.

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Synopsis : En 1920, des ouvriers de la Patagonie, groupés dans des sociétés anarchistes et socialistes, décident de faire une grève pour exiger des améliorations de salaires, ce qui constitua le commencement de leur prise de conscience en tant que classe opprimée. Parmi les travailleurs il y a de nombreux immigrants européens qui agissent comme ferment idéologique de leurs camarades. La situation devient insoutenable et le gouvernement du Président Yrigoyen envoie depuis Buenos Aires le lieutenant-colonel Varela pour imposer l’ordre. L’histoire commence lorsque, face à la situation économique, les sociétés ouvrières du port San Martín et Río Gallegos, affiliées à la Fora Communiste, dominée par les anarcho-syndicalistes, incitent à une campagne de syndicalisation des paysans, des tondeurs, et d’autres salariés. La réponse des propriétaires terriens a été extrêmement dure : licenciements, violence, menaces. Tout ceci conduisit à l’intensification du conflit, qui amènera la rébellion des travailleurs vers les patrons et les institutions de l’état.

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Chronique d’une révolte ouvrière

Le réalisateur argentin Hector Olivera s’intéresse avec cette chronique d’une révolte des ouvriers agricoles qui s’est déroulée en 1922 en Patagonie à un pan méconnu de l’histoire de son pays, au moins à l’étranger. Il prend évidemment parti pour ceux qui se battent pour leurs droits, face à des élus et hommes d’affaires qui ne les voient pas comme des êtres humains. La grève qu’ils mènent devient conflit armé lorsque la répression devient plus forte, et leur réaction est à la hauteur des attaques contre eux. Ils se défendent, mais toujours dans le respect de la démocratie, comme le montre ce syndicaliste allemand qui, lorsqu’il n’arrive pas à convaincre ses camarades de poursuivre la guerilla armée, se joint à une reddition dont il sait qu’elle est suicidaire. Les puissants eux sont prêts à tout, sourds et aveugles aux demandes légitimes et mesurées de leurs employés.

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Le réalisateur et ses scénaristes multiplient les points de vue sans faire une œuvre didactique. Ils montrent comment les ouvriers n’ont que du mépris pour les gendarmes, qu’ils estiment aux ordres des barons locaux (à raison), et montrent plus de respect pour les militaires qu’ils ressentent comme plus indépendants de ces pressions (à tort). Dans un premier temps d’ailleurs, le lieutenant-colonel Zavala règle pacifiquement le conflit et parvient à faire rendre leurs armes aux combattants. Mais lorsqu’il revient après la reprise des affrontements suite à une malhonnêteté des patrons non punis, son attitude change et il s’avère intransigeant et cruel. Les quatre doigts qu’il lève à ses officiers pour leur ordonner en silence l’exécution sommaire de ses adversaires est une des preuves de sa très grande cruauté. Il se donne bonne conscience en feignant de croire qu’il est dans son bon droit et exprime un regard hautain sur les délégués étrangers. Autre exemple de monstruosité, faire creuser leurs propres tombes à ceux qui vont être abattus sans le moindre procès. Mais le sien sera tout aussi expéditif, comme le montre le générique et fait du reste du film la chronique d’une mort annoncée.

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Des scènes de guerre violentes, des débats idéologiques passionnés

Le scénario évoque de nombreuses pistes, parfois par petites touches, on peut d’ailleurs souligner comment l’alcool est montré comme « une arme de la bourgeoisie » pour mater les plus faibles. Dans les soins accordés aux détails, on peut aussi remarquer ce qui se passe lors de la retraite de l’armée après une défaite qui précède un acte de grande déloyauté : un soldat saute du train en marche pour récupérer des armes au sol. On sent ici le travail précis d’un vrai cinéaste. La mise en scène est en effet brillante, énergique dans des scènes de guerre violentes, sèches et rapides. Les échanges de coups de feu semblent devoir beaucoup au style d’un certain type de films américains, de Arthur Penn en particulier. Très belle image du chef opérateur qui sait mettre en valeur aussi bien les plans en plein jour que ceux dans un noir quasi total. Hector Olivera maîtrise l’art du montage avec un sens de l’efficacité visuelle mais aussi dramaturgique. Ces scènes fortes alternent avec les nombreux débats idéologiques qui peuvent paraître désuets mais montrent des êtres passionnés et dévoués à leurs causes. L’intervention de ce vieil homme qui tient la dragée haute à ceux qui l’écoutent en parlant des heures et qui se plaint de l’attitude antidémocratique de ceux qui l’interrompent, est à la fois drôle et passionnée. Et deviendra plus émouvante a posteriori avec la scène où il sera exécuté comme un chien.

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Sur la dimension politique, on pense aussi beaucoup aux Camarades de Mario Monicelli et la façon dont il évoquait la difficile mesure entre la bataille pour obtenir des droits et la part de violence nécessaire face à ceux qui vous écrasent. Et les plus violents ne sont jamais ceux-là mais les représentants de la force publique qui prennent faits et causes pour les oppresseurs financiers. Ceux qui se battent pour la justice obtiennent péniblement de petites victoires, et subissent des défaites sanglantes. En construisant son histoire, l’auteur montre comment le futur dictatorial de l’Argentine s’inscrit déjà dans le combat mené par le leader syndical Antonio Soto. Celui qui a refusé de se rendre, et donc de mourir a vécu au Chili jusqu’à la fin de sa vie en 1963. Au passage, on cite la complicité du colonisateur anglais sur les Malouines, dans un film tourné en 1974, quelques années avant la guerre des Malouines et l’implication de Margaret Thatcher. Le film est adapté de l’enquête de Osvaldo Bayer qui a publié entre 1972 et 1976 quatre volumes de son essai « Les vengeurs de la Patagonie Tragique« .

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Federico Luppi est le Grand Couteau

Les comédiens rendent justice à leurs personnages et on peut souligner la présence d’un très grand acteur, Federico Luppi qui a été révélé au public international grâce au cinéaste mexicain avec et L’Échine du Diable. Dans le rôle de José Font alias Grand Couteau, il fait preuve de la même grande subtilité qu’il a montré ces dernières années, y compris dans la scène où il réalise qu’il est honteusement trahi. Les interprètes des salauds intégraux que sont Zavala mais aussi le gouverneur sont eux aussi impressionnants, respectivement Héctor Alterio aux doigts criminels et au faux airs de Georges Guétary. Trois de ces comédiens se retrouveront dans le film de Diego Arsuaga en 2002 (Alterio, Luppi et José Soriano ‘ l’Allemand ‘). La musique de s’appuie sur des airs révolutionnaires mais sait aussi s’en échapper avec une égale réussite, dégageant quelque chose qui rappelle les inventions des compositeur italiens (le Hé ! Hé ! qui se laisse entendre lors du générique de début).

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Conclusion

Un très grand film qui prouve que le cinéma argentin n’existe pas seulement depuis la nouvelle vague très présente sur les écrans français depuis une quinzaine d’années et dont on peut citer les quelques grands exemples que sont Carlos Sorin, , , Pablo Trapero ou . A redécouvrir ce dimanche 12 juin à 20h30 à la Cinémathèque Française. En cliquant sur ce lien, texte en espagnol qui présente les personnages du film.

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Pascal Le Duff

Cet article a été écrit par Pascal Le Duff, rédacteur en chef cinéma sur Critique-film.fr. Lire tous ses articles