Critique : La nuit du verre d’eau

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La nuit du verre d’eau

France, Liban : 2022
Titre original : –
Réalisation : Carlos Chahine
Scénario : Carlos Chahine, Tristan Benoit
Interprètes : Marilyne Naaman, Antoine Merheb Harb, Nathalie Baye, Pierre Rochefort
Distribution : JHR Films / Jour2fête
Durée : 1h23
Genre : Drame, romance
Date de sortie : 14 juin 2023

3.5/5

Né en 1959 au Liban, Carlos Chahine a quitté sa terre natale en 1975 au moment où commençait la guerre civile qui allait durer jusqu’en 1990. Etabli en France, il s’est formé au métier de comédien tout en obtenant simultanément un diplôme de chirurgien dentiste, métier qu’il n’a jamais exercé. Habitué au théâtre en tant que comédien et metteur en scène, il a aussi tourné en tant qu’acteur au cinéma et à la télévision. La nuit du verre d’eau est son premier long métrage de cinéma en tant que réalisateur et ce film a obtenu en 2022 le Prix du Public à Cinemed, le Festival du Cinéma Méditerranéen de Montpellier, et le Prix du Meilleur Film Arabe au Festival International du Cinéma du Caire.

Synopsis : Liban, été 1958. Trois sœurs de la bonne société chrétienne sont en villégiature dans la montagne libanaise. La vie tranquille du village est bousculée par les échos d’une révolution grondant à Beyrouth et par l’arrivée de deux estivants français. Mais c’est de l’intérieur de la famille que viendra le bouleversement. L’aînée des sœurs, Layla, mère et épouse parfaite, va ouvrir les yeux sur la société patriarcale qui les tient sous contrôle. Dans le jeune Liban qui rêve d’un âge d’or, une femme peut-elle avoir un autre destin que celui tracé par les hommes ?

Liban, 1958

En 1958, le Liban a connu une crise politique majeure mettant aux prises un clan pro-occidental qui, en 1956, n’avait pas condamné  l’invasion de l’Égypte par une coalition formée par le Royaume-Uni, la France et Israël et un clan pro-arabe qui pousse le gouvernement à fusionner avec la République arabe unie, l’union de l’Égypte et de la Syrie qui a vu le jour le 1er février 1958. « Je voulais que le film se passe à ce moment-là précisément, pour cristalliser les émotions de mes personnages. Les filles de la famille du film ont fui la ville pour se réfugier dans ce village caché, un endroit haut, isolé de tout, avec les échos au loin de la guerre. Dans des périodes instables comme celle-là, les barrières des comportements stéréotypés se fragilisent. On ose des choses qu’on n’oserait pas dans d’autres temps. », dit Carlos Chahine. Ces filles de la famille du film, ces sœurs, elle sont 3. Layla, l’aînée, est mariée, c’est une épouse parfaite et elle a un fils, Charles, avec qui elle a des liens particulièrement forts. Eva, c’est la romantique et ses parents cherchent à la marier. Quant à Nada, 17 ans, la plus jeune, la rebelle, elle est amoureuse de Youssef, mais, le jour où ses parents la découvrent avec lui, le père, homme important du village, n’hésite pas à en chasser Youssef et sa famille. Dans le village, c’est la population chrétienne qui est la plus importante en nombre et les musulmans du village s’offusquent de la façon dont ils sont traités, au point, pour certains d’entre eux, de ne pas hésiter à le quitter. C’est dans ce contexte tendu qu’arrive dans le village un français, le docteur René, accompagné de sa mère, Hélène.

Que faire, face à une société corsetée ? 

Ce n’est donc pas innocemment que Carlos Chahine a placé l’action de son film dans une vallée sauvage, à la fois éloignée de Beyrouth et des évènements qui s’y déroulent, et suffisamment proche, en tout cas dans les têtes, pour autoriser une femme, une mère de famille « à oser une chose qu’elle n’aurait pas osée dans d’autres temps ». Cette femme, Layla, a été mariée jeune à un homme riche et plutôt sympathique mais pour lequel elle n’a jamais ressenti de véritable amour. Pour elle, jusqu’à présent, l’amour a été maternel, celui qu’elle partage avec son fils Charles. On pourra la considérer comme jouissant d’une certaine liberté, ne serait-ce que parce qu’elle est, dans son environnement, la seule femme à conduire, mais la vérité est que sa vie a toujours été dictée par des hommes, son père, son mari, son fils. L’arrivée de René, un étranger aimable et dont le comportement est éloigné de celui des hommes qui l’entourent, va éveiller en elle le rejet de la société patriarcale dans laquelle elle vit ainsi qu’une grande soif de sensualité, cette sensualité dont elle a été privée jusqu’alors. Et c’est elle qui, n’en pouvant plus de désir, va se « jeter » sur René.

A côté de cet acte de rébellion d’une femme contre un patriarcat étouffant, La nuit du verre d’eau ne se contente pas de montrer l’évolution néfaste des rapports entre chrétiens et musulmans dans le Liban de 1958 ni de montrer que, dans ce même Liban, la situation des femmes n’était pas vraiment liée à la religion, les femmes étant autant infériorisées dans les familles chrétiennes que dans les familles musulmanes : ce film donne également lieu à une belle étude sur un enfant, Charles, qui, jusqu’alors, était en quelque sorte « propriétaire » de sa mère et qui prend conscience qu’il se passe quelque chose de bizarre chez cette mère tant aimée, quelque chose qui pourrait aboutir à une sorte de séparation. Ce film s’intéresse aussi au sort d’un homme, moqué et ostracisé par la population mâle du village du fait d’une attirance pour les hommes qu’il n’arrive pas à cacher et qui va se montrer solidaire avec Layla lorsque, la voyant sortir de l’hôtel où elle était avec René, il lui dit qu’il ne dira rien à son père. Film franco-libanais, mélangeant dialogues en arabe et dialogues en français, La nuit du verre d’eau mélange aussi interprètes libanais et interprètes français. Ces derniers, nous les connaissons bien, puisqu’il s’agit de Nathalie Baye, Hélène dans le film, une femme libérée qui a eu de nombreux amants, et Pierre Rochefort, interprète de son fils René. Quant au Directeur de la photographie, c’est également un français, Thomas Bataille, et il a su capter la beauté sauvage de la vallée dans laquelle se déroule l’action.

Conclusion

C’est dans le pays de sa naissance et de son enfance que Carlos Chahine a choisi de tourner son premier long métrage. Mélangeant histoire du Liban et ses souvenirs du passé, il propose un film finalement très universel sur la situation des femmes, sur le patriarcat, sur l’amour, sur l’émancipation, sur le rejet.

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