Critique : La belle promise

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la belle promise affiche

Palestine, 2014
Titre original : Villa Touma
Réalisatrice : Suha Arraf
Scénario : Suha Arraf
Acteurs : Nisreen Faour, Cherien Dabis, Maria Zreik, Ula Tabari
Distribution : KMBO
Durée : 1h25
Genre : Drame
Date de sortie : 10 juin 2015

Note : 4/5

Nous connaissions Suha Arraf par son travail de scénariste auprès d’Eran Riklis dans La fiancée syrienne et Les citronniers. Dorénavant, il faudra compter avec Suha Arraf en tant que réalisatrice, La belle promise, son premier long métrage de fiction, étant, en la matière, … une belle promesse. Comme Eran Riklis, Suha Arraf est à la fois israélienne et arabe. Elle et son film ont fait l’objet d’attaques vigoureuses lorsqu’elle a eu l’audace de présenter La belle promise comme étant un film palestinien alors que la plus grande partie de son financement vient de fondations publiques de l’État d’Israël. Mais à qui appartient un film, à celui ou celle qui le réalise ou à ceux qui le financent ?

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Synopsis : En Palestine, trois soeurs issues de l’aristocratie chrétienne ont perdu leur terre et leur statut social après la guerre des Six Jours de 1967 avec Israël. Incapables de faire face à leur nouvelle réalité, elles s’isolent du reste du monde en s’enfermant dans leur villa pour se raccrocher à leur vie passée. L’arrivée de leur jeune nièce, Badia, ne tarde pas à bousculer leur routine et d’autant plus lorsqu’elles se mettent en tête de lui trouver un mari.

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Etre chrétien à Ramallah

Ramallah : une jeune fille sort d’un orphelinat pour gagner une grande villa située dans les faubourgs de la ville. Badia Touma a perdu très jeune ses parents et les 3  sœurs d’Anis, son père, l’accueillent chez elles uniquement parce qu’elle n’est plus en âge d’être acceptée dans un orphelinat. Il faut dire que la famille Touma est une vieille famille de l’aristocratie chrétienne de Ramallah et qu’Anis, le père de Badia, avait commis l’affront de se marier avec une musulmane. Juliette, l’ainée des sœurs, gère la maisonnée avec la tendresse d’un adjudant-chef et elle ne se cache pas de montrer à Badia qu’elle n’est pas vraiment la bienvenue. D’autant plus que Badia, fautes graves, ne parle pas le français et ne sait pas jouer du piano. Pire : elle joue de la batterie. Violet ne vaut guère mieux dans son aigreur et dans l’absence de charité chrétienne. Seule Antoinette, beaucoup plus ouverte, va vite se prendre d’affection pour sa jeune nièce. Toutes les trois vivent recluses dans la grande maison familiale, une vie morne avec un statut social qui s’est retrouvé plombé après la guerre des 6 jours. D’autant plus plombé que l’époque permet à tout le monde d’avoir le diabète, alors que, dans le bon vieux temps, seules les classes aisées pouvaient avoir financièrement accès aux suppléments de sucre permettant d’accéder à cette maladie. Sentimentalement, il n’y a de place que pour des rêves déçus : à la mort de leurs parents, Juliette a dû abandonner un fiancé pour élever ses sœurs, Violet a été mariée à un vieux barbon et Antoinette s’est vue refuser le mariage avec l’amour de sa vie, mariage que ses sœurs taxaient de mésalliance. Très vite, Juliette n’a qu’une idée en tête : marier Badia. Leçons de français, leçons de piano, rencontres de familles chrétiennes lors de mariages, d’enterrements ou en organisant des thés dans la villa Touma, tout y passe. Mais il n’est pas facile de trouver un célibataire chrétien dans une ville qui voit partir les jeunes de cette confession vers l’Europe ou les Etats-Unis. Difficile, pourtant, pour Juliette, d’admettre que l’amour n’a pas de religion.

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 Suha Arraf : la belle promesse

A l’arrivée de Badia dans la villa Touma, il est difficile de savoir dans quelle époque précise se déroule l’action. Le taxi qui a emmené Badia jusque là date manifestement des années 60 et tout semble vieillot dans la maison, y compris le comportement des 3 sœurs. Ce n’est que 20 minutes plus tard, lors d’une première sortie dans le cœur de Ramallah, que l’on prend conscience d’une action, sinon contemporaine, du moins peu éloignée de notre époque dans le temps. Très vite, Suha Arraf nous montre ce qu’est la ségrégation sociale et religieuse dans une ville comme Ramallah : Abu Hassan, le jardinier musulman, pas question d’accepter que Badia puisse l’appeler mon oncle. « Tu crois qu’il est notre égal ? », lui fait-on comprendre. Pas question non plus de préférer la danse orientale aux pages classiques jouées au piano. Le huis clos dans la villa Touma aurait pu être étouffant, voire indigeste. Heureusement, les lumières et la photographie de Yaron Scharf arrivent à illuminer le film, même dans les scènes tournées dans cet intérieur sans joie. Quant aux comédiennes, elles sont superbes. Maria Zreik, qui interprète le rôle de Badia, n’avait comme expérience qu’un petit rôle dans une série TV : elle fait preuve ici d’un jeu très sûr et très varié dans un rôle difficile ; dans le rôle de Juliette, on retrouve avec plaisir Nisreen Faour qui nous avait enchantés il y a 6 ans dans l’excellent Amerrika, film dont la réalisatrice, Cherien Dabis, interprète le rôle d’Antoinette.

Conclusion

A mi chemin entre Tchekhov et Buñuel, La belle promise permet à Suha Arraf de faire une entrée remarquée dans la famille des réalisateurs. On remarquera que, pour une fois, un film palestinien s’écarte du contentieux avec Israël, même si on entend souvent le bruit d’un conflit comme fond sonore, pour s’intéresser à des relations entre palestiniens, avec sa population musulmane d’un côté, sa population chrétienne de l’autre. Il n’est toutefois pas interdit de voir dans l’enfermement que subit Badia une représentation de l’enfermement subi par les palestiniens, représentation dans laquelle Juliette pourrait être l’état d’Israël, Violet les Etats-Unis et Antoinette l’Europe.

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