Gourou

France, 2026
Titre original : –
Réalisateur : Yann Gozlan
Scénario : Jean-Baptiste Delafon et Yann Gozlan, d’après une idée de Pierre Niney
Acteurs : Pierre Niney, Marion Barbeau, Anthony Bajon et Christophe Montenez
Distributeur : Studiocanal
Genre : Drame / Avertissement
Durée : 2h04
Date de sortie : 28 janvier 2026
3/5
Parmi les acteurs du cinéma français contemporain, Pierre Niney est sans doute celui qui se rapproche le plus du statut de l’idole. Éternel charmeur et beau gosse, légitimé depuis longtemps par son passage à la Comédie Française et son César du Meilleur acteur reçu en 2015 pour Yves Saint Laurent de Jalil Lespert, il se complaît à alimenter les convoitises et les fantasmes, tout en cultivant l’image de celui qui est au dessus de toute cette frénésie médiatique. Bref, le rôle pour lequel il retrouve le réalisateur Yann Gozlan, onze ans après Un homme idéal et quatre ans et demi après Boîte noire – où ses personnages respectifs s’appelaient par ailleurs déjà Mathieu Vasseur –, est indéniablement taillé sur mesure pour lui.
Rien d’étonnant à cela, puisque l’idée originale de Gourou sort directement de la tête de Pierre Niney. Une idée entièrement dans l’air du temps, avec sa crise des croyances qui donne une opportunité en or à celles et ceux qui veulent bien abuser financièrement de leurs disciples crédules. Elle est exploitée ici d’une manière incontestablement efficace. Avec toutefois la petite réserve que le septième long-métrage du réalisateur se fait un peu trop facilement l’avocat du diable, malgré son regard dégrisant derrière les coulisses de ce business opportuniste.
Tandis que nous sommes globalement d’accord avec le diagnostic de cette étude sociale et éthique larvée en drame de haut vol, c’est le remède qu’il propose qui nous pose davantage problème. Alors oui, la France et toute la civilisation occidentale se trouvent actuellement dans un terrible vortex d’absence de sens. Dès lors, toutes les méthodes sont bonnes pour redonner de la saveur à notre quotidien autant préservé qu’anesthésié. Les premiers profiteurs de ce malaise généralisé sont les coachs, ceux qui prêchent l’accomplissement de soi en tête, des prêtres sans scrupules des temps modernes, maîtrisant à la perfection les moyens de communication de ce siècle.
Le hic, pas énorme mais quand même suffisamment persistant pour nous gêner un peu, c’est que le récit s’emploie plutôt à enregistrer les étapes successives de la déchéance du héros, au lieu de creuser au plus profond de cette supercherie à la mode. Ainsi, après une première partie attachée à nous présenter la méthode et l’empire de Matt Vasseur, le reste du film s’obstine à le faire passer par la spirale éprouvante de l’étau légal, se resserrant autour de lui par sa propre faute.

Synopsis : Devant des foules en extase, Matt Vasseur est le coach en développement personnel le plus suivi de France. Où qu’il aille, ses séminaires déplacent ses adeptes par centaines et ses vidéos en ligne génèrent des millions de vue. Tout paraît aller au mieux pour ce jeune homme sans bac, ni diplômes, si ce n’était qu’une commission d’enquête du sénat le convoque pour mieux réguler sa profession. De même, derrière son apparence brillante d’homme à qui tout paraît réussir, Matt préfère passer sous silence la relation tendue avec son frère aîné Christophe.

Moi-même, maître du monde
Le phénomène des coachs n’est pas vraiment nouveau, ni dans la société, ni au cinéma. On se souvient par exemple de celui campé avec délectation par le regretté Terence Stamp dans Yes Man de Peyton Reed en 2008. Et qu’est-ce que les prêcheurs d’hier et d’aujourd’hui, comme le fervent pasteur incarné par Burt Lancaster dans Elmer Gantry Le charlatan de Richard Brooks, d’autre que des profiteurs rusés de la détresse affective et spirituelle de celles et ceux qui les écoutent, les yeux embués de larmes d’espoir ? Non, à ce niveau-là, Gourou n’a pas réellement inventé grand-chose. Par contre, le film de Yann Gozlan sait astucieusement mettre à jour la formule sur un rythme soutenu. Ceci en faisant appel aux moyens de communication dans l’air du temps, qui constituent peut-être à eux seuls l’exploit d’endoctrinement et d’endormissement des masses le plus redoutable depuis l’invention de la religion !
Car qu’est-ce qu’il vend au fond, ce jeune homme à l’allure fringante et à l’énergie communicative, si ce n’est du vent, réconfortant et joliment emballé, soit, mais après tout dépourvu du moindre effet durable ? Son spectacle est soigneusement calibré, rien n’y est laissé au hasard. Ni l’emplacement dans la salle des pauvres brebis qui attendent d’être délivrées de leur malaise existentiel ce soir-là, ni le profil de ces nouveaux disciples qui feront le buzz, triés sur le volet.
Certes, il peut parfois y avoir des loupés, sous les traits de ce que l’on appelait autrefois des « cas sociaux ». Ces pauvres perdants de la vie que quelques paroles édifiantes ne feront pas dévier longtemps de leur trajectoire néfaste et à qui Anthony Bajon confère une fois de plus un visage de chien battu. Mais dans l’ensemble, cet entrepreneur avisé est en route pour la stratosphère des coachs où l’attend son idole à lui, l’héritier plus ou moins légitime du pasteur Billy Graham.

L’envers du décor
Or, avant de pouvoir fouler la terre américaine et se trouver face à face avec cet embobineur absolument lisse à qui Holt McCallany confère le degré suprême de calcul roublard, le protagoniste de Gourou devra traverser un nombre un peu trop élevé d’épreuves. Et c’est là que le bât blesse, puisque tous ces contretemps appartiennent davantage au manuel du mélodrame névrosé qu’à celui de la satire sociale acerbe. L’activation de l’instinct de survie chez Matt passe ainsi par la peur viscérale de voir son empire du marketing du bien-être anéanti par la faute d’éléments venus de l’extérieur plus ou moins tirés par les cheveux. Pire encore, le scénario procède à l’enchaînement de ces attaques contre le parvenu enragé jusqu’à une accumulation de ces revers qui les prive de toute légitimité durable.
A moins que la finalité dramatique de cet engrenage qui tend à passer du coq à l’âne, de l’ingérence de l’État à celle du frère jaloux, en passant in extremis par une drôle de référence à Ève de Joseph L. Mankiewicz, soit justement qu’un caméléon ambitieux de l’espèce de ce coach caricatural passera toujours entre les gouttes ? Il sait de quel genre d’opium ses clients ont besoin et il le leur administre sans le moindre scrupule. Quitte à se retrouver à la fin seul en scène ou en tout cas entouré d’individus qui lui veulent du mal, ayant parfaitement intégré la leçon de vie nombriliste que Matt leur a enseignée depuis le début. Auparavant, tous les autres ont déjà abandonné le navire à la cargaison pourrie.
De gré pour la copine, à qui le jeu de Marion Barbeau sait préserver une zone passionnante de doute, entre l’amour de la réussite et l’exigence d’une conscience quand même pas entièrement corrompue. De force pour le frère, à qui le scénario et le jeu de Christophe Montenez, sensiblement moins exubérant que celui de Niney, accordent des zones d’ombre tout à fait troubles. Celles-ci auraient également pu faire du bien à cette histoire finalement un peu trop frénétique et avare en véritables aspérités pour avancer une vraie mise en question du fléau social larvé que sont ces coachs aux promesses illusoires, quoique fortement lucratives.

Conclusion
Si vous vous trouvez d’ores et déjà entre les griffes d’un coach, de développement personnel, de régime, de sport ou d’investissement financier, ou si tout au moins vous vous laissez tenter de temps à autre par leurs conseils nullement altruistes diffusés en continu sur les réseaux sociaux, Gourou est sûr de vous parler. Le film de Yann Gozlan se fait sien avec une efficacité sans faute l’univers de ces faiseurs de pluie du XXIème siècle. Avec une interprétation vigoureuse de la part de Pierre Niney en son centre, le spectacle est en effet irréprochable. Dommage alors que la réflexion sur ce phénomène de société n’aille pas plus loin qu’une sorte de thriller ironique sur l’auto-destruction de plus en plus exagérée d’un individu, qui prône au contraire des valeurs de bienveillance !













