Critique : Fremont

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Fremont 

USA : 2023
Titre original : –
Réalisation : Babak Jalali
Scénario : Carolina Cavalli, Babak Jalali
Interprètes : Anaita Wali Zada, Jeremy Allen White, Gregg Turkington
Distribution : JHR Films
Durée : 1h31
Genre : Drame, comédie
Date de sortie : 6 décembre 2023

3.5/5

Iranien de 45 ans installé en Angleterre, Babak Jalali avait déjà 3 longs métrages à son actif avant de réaliser Fremont. Malheureusement, un seul de ces 3 films avait eu droit à une sortie en France, le 3ème, Land, en 2018. Malheureusement car cet excellent film, racontant l’histoire de 3 frères vivant dans une réserve indienne du Nouveau-Mexique, donnait vraiment envie de découvrir les 2 autres. C’est de nouveau aux Etats-Unis, en Californie cette fois ci, que se déroule l’action de Fremont, film américain, réalisé par un iranien vivant en Angleterre et racontant l’histoire d’une réfugiée afghane. Fremont a obtenu le Prix du Jury lors du récent Festival du Cinéma Américain de Deauville, en septembre dernier. 

Synopsis : Donya, jeune réfu­giée afghane de 20 ans, tra­vaille pour une fabrique de « for­tune cookies » à San Fran­cis­co. Ancienne tra­duc­trice pour l’armée amé­ri­caine en Afgha­nis­tan, elle a du mal à dor­mir et se sent seule. Sa rou­tine est bou­le­ver­sée lorsque son patron lui confie la rédac­tion des mes­sages et pré­dic­tions. Son désir s’éveille et elle décide d’envoyer un mes­sage spé­cial dans un des bis­cuits en lais­sant le des­tin agir…

Une afghane en Californie

Ancienne traductrice pour l’armée américaine en Afghanistan, Donya a choisi de quitter son pays lorsque les talibans sont revenus au pouvoir et elle est venue s’installer en Californie. Elle habite à Fremont, la ville des Etats-Unis abritant la plus grande communauté afghane, une ville située à proximité de San Francisco. Un peu trop d’afghans au goût de Donya qui a préféré trouver un travail à San Francisco, dans un environnement qui en compte beaucoup moins. C’est ainsi qu’elle est employée par un couple de chinois dans leur petite entreprise de fabrication de « fortune cookies », ces petits gâteaux destinés aux restaurants asiatiques dans lesquels sont cachés des messages de choix de vie toujours ouverts vers le futur. Loin de son pays, Donya se sent seule et elle culpabilise d’avoir laissé sa famille face au danger que représentent les talibans, un danger d’autant plus grand depuis qu’elle a fui le pays.

Partageant son travail avec elle, Donya s’est fait une amie, Joanna, une grande spécialiste des « blind dates » qu’elle enchaîne avec persévérance et qui conseille à Donya de faire de même. Lorsqu’elle rentre du travail, Donya va souvent diner dans un restaurant afghan dont le patron adore regarder des « soaps » à la télévision et elle apprécie les discussions qu’elle a, à la nuit tombée, avec son voisin, un fumeur de pipe taciturne, avec lequel elle parle du sens de la vie et du mouvement des étoiles dans le ciel. Par ailleurs, n’arrivant pas à trouver le sommeil et, souhaitant au départ se voir prescrire des cachets, Donya, aidée par ce voisin, a réussi à rencontrer le Dr. Anthony, un psy auprès duquel elle va enchaîner les séances. Un beau jour, la place de rédactrice des petits messages destinés aux cookies étant vacante, son patron propose à Donya d’occuper cette place. Pourquoi, pour Danya, se contenter de rédiger des messages impersonnels de type traditionnel, a priori « ni trop originaux, ni trop évidents » ? Pourquoi, pour Danya, ne pas profiter de ce nouveau poste pour glisser un message très personnel ayant pour but de changer sa vie ?

Un film à l’humour doux-amer

Ne craignez rien, bien au contraire, si vous avouez à Babak Jalali avoir trouvé dans Fremont une parenté certaine avec les premiers films de Jim Jarmush et l’œuvre complète de Aki Kaurismäki, il n’en prendra pas ombrage : tout d’abord, cela devrait évidemment être considéré comme un grand compliment par n’importe quel réalisateur et, en plus, ce sont deux références que Babak Jalali lui-même est le premier à revendiquer. Comme chez Jarmush et Kaurismäki, Fremont est un film souvent émouvant, plein de charme, de mélancolie et de poésie et qui porte un regard décalé sur des situations dont la légèreté n’est pas forcément la vertu première. Comme chez Jarmush et, surtout, chez Kaurismäki, les personnages peuvent sembler un peu figés face à la caméra qui les filme en plans fixes, mais ils nous enchantent régulièrement par des répliques qui font mouche. On notera que le réalisateur a fait le choix du format 4/3, afin d’ « isoler les personnages dans le cadre, ne pas trop filmer l’environnement, pour refléter l’isolement mental et social ». Quant au choix du Noir et Blanc, il a été fait pour refléter la situation de Donya et le caractère sans beaucoup de couleur de la ville de Fremont.

Tout cela n’empêche pas le film d’être souvent très drôle, grâce, surtout aux personnages de Joanna, et, surtout, du psy, un psy atypique, plein d’empathie et  qui ne cesse de se référer à « Croc-Blanc ». Dans ce mélange de drame et de comédie au caractère doux-amer et qui ne verse jamais dans la caricature, le regard porté par le réalisateur sur ses personnages est, à l’image de ceux-ci, particulièrement bienveillant, le seul personnage présenté de façon négative étant la patronne de la fabrique de cookies, dont le caractère acrimonieux et répressif va finalement donner un coup de pouce positif à la vie de Donya. Ce choix de la bienveillance est d’une certaine façon politique. En effet, Babak Jalali, estime que la montée des populismes prônant la détestation et le rejet de l’ « autre » un peu partout dans le monde provient en grande partie d’un sentiment de peur que les démagogues et certains médias se font un grand plaisir à monter en épingle, et il a tenu à montrer que, en fait, chez la plus grande partie des gens, se nichait toujours beaucoup d’humanité. 

Une distribution qui mélange professionnels et non professionnels

Babak Jalali n’a pas hésité à mélanger professionnels et non professionnels dans son casting. C’est ainsi que le choix de Anaita Wali Zada pour interpréter le rôle principal, celui de Donya, s’est fait suite à une vidéo qu’elle avait envoyée depuis le Maryland et dans laquelle elle disait avoir quitté l’Afghanistan cinq mois auparavant, tout en ajoutant qu’elle n’avait jamais joué et qu’elle parlait très mal l’anglais. Cette présentation très honnête mais pas très vendeuse n’a pas empêché le réalisateur de voir en elle l’interprète qu’il recherchait et force est de reconnaître qu’il ne s’est pas du tout trompé !

L’acteur qui joue le patron de la fabrique de cookies est un agent immobilier et le restaurateur afghan travaille dans un supermarché. A côté de ces comédiens amateurs qui tous, donnent une excellente prestation, on retrouve deux très bons comédiens professionnels, Gregg Turkington, qui interprète le Dr. Anthony, et Jeremy Allen White, star de la série Disney The bear, qui interprète Daniel, le garagiste que Donya va rencontrer grâce à la fourberie de la patronne de la fabrique de cookies.

‘Courtesy of Sundance Institute.’

Conclusion

Babak Jalali prouve avec Fremont qu’il fait partie des réalisateurs qui méritent d’être suivis de près. Même si ses films parlent toujours de gens qui ne sont pas parfaitement intégrés au sein de la société dans laquelle ils vivent, il sait varier la façon d’en parler tout en sachant conserver beaucoup de subtilité et de douceur dans son discours. Fremont est, de tous ses films, celui dans lequel l’humour est le plus présent, un humour très fin qui excelle à apporter de la légèreté à des situations délicates.

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