Critiques de films Documentaire — 08 mars 2020
Critique : Femmes d’Argentine (Que Sea Ley)

Femmes d’ (Que Sea Ley)

Argentine, France, Uruguay : 2019
Titre original : Que Sea Ley
Réalisation :
Scénario : Juan Solanas
Distribution :
Durée : 1h26
Genre : Documentaire
Date de sortie : 11 mars 2020

4/5

Fils du célèbre réalisateur argentin et homme politique Fernando E. Solanas, Juan Solanas est arrivé en France à l’âge de 10 ans, lorsque la dictature a débuté en Argentine. C’est en tant que Directeur de la photographie sur un film de son père, Le nuage, qu’il a fait ses débuts dans le cinéma, en 1998. Il est passé ensuite à la réalisation, avec, en 2003, le court métrage L’homme sans tête, Prix du Jury à Cannes 2003 et César 2004 du meilleur court métrage, suivi des longs métrages de fiction Nordeste, présenté dans la sélection Un Certain Regard à Cannes 2005, et Upside down en 2013. Juan a quitté la France en 2014 et il vit actuellement en Uruguay, à Montevideo, juste en face de Buenos-Aires. Femmes d’Argentine (Que Sea Ley) a été présenté en séance spéciale, hors compétition, au dernier Festival de Cannes.

Synopsis : En Argentine, où l’IVG est interdite, une femme meurt chaque semaine des suites d’un avortement clandestin. Pendant huit semaines, le projet a été âprement discuté au Sénat, mais aussi dans la rue, où des dizaines de milliers de militants et, surtout, de militantes ont manifesté pour défendre ce droit fondamental. Les féministes argentines et leur extraordinaire mobilisation ont fait naître l’espoir d’une loi qui légalise l’avortement.

En Argentine, l’avortement est toujours illégal

Parmi les 320 millions de femmes latino-américaines, seulement 8% peuvent interrompre librement une grossesse. En Argentine, l’avortement est illégal sauf lorsque la vie ou la santé de la mère est en danger ou lorsque la grossesse est le résultat d’un viol. On estime entre 350 000 et 500 000 par an le nombre d’avortements clandestins. Cela entraine 50 000 hospitalisations par an dans les hôpitaux publics argentins des suites de complications dues à ce type d’avortement. Depuis le retour de la démocratie, 3030 femmes argentines sont officiellement mortes à cause d’un tel avortement, ce qui représente 20 % des décès en couche. De l’autre côté du Rio de la Plata, en Uruguay, ce taux a été ramené à 0 % du fait de la légalisation de l’avortement.

Des chiffres qui font froid dans le dos et qui poussent de plus en plus de femmes argentines à manifester leur désir de voir enfin leur pays adopter une loi légalisant l’avortement et le rendant gratuit, d’où la naissance du mouvement de la révolution des filles au foulard vert. En 2018, après des années de lobbying et de manifestations, le Congrès argentin a commencé à travailler sur un projet de légalisation de l’avortement lancé avec 71 signatures de membres du Congrès de tous les groupes, avec l’objectif de le faire  prendre en charge gratuitement dans tous les hôpitaux publics. Le 14 juin 2018, la Chambre des Députés a donné une approbation préliminaire à ce projet de loi avec 129 voix pour, 125 contre et 1 abstention. Toutefois, l’Argentine est doté d’un système politique à 2 chambres et, le 8 août 2018, la chambre haute du Congrès, le Sénat, a  rejeté la loi par 38 voix contre et 31 voix pour.

Une période de 55 jours

55 jours se sont écoulés entre le vote à la Chambre des Députés et celui au Sénat. Une période durant laquelle un grand nombre de manifestations se sont déroulées avec, d’un côté, celles en faveur de la légalisation et de la gratuité de l’avortement, avec le foulard vert comme symbole, et, de l’autre côté, les manifestations de celles et ceux qui se prétendent pro-vie, totalement opposé.e.s au projet de loi, souhaitant même, le plus souvent,  l’interdiction totale de l’avortement, même en cas de viol, même en cas de danger pour la mère. Leur symbole : des foulards aux couleurs de l’Argentine.

C’est cette période que nous fait vivre de façon passionnante le film de Juan Solanas, avec à la fois une immersion dans les manifestations des deux camps et des interventions orales venant d’horizons très variés : femmes ayant survécu à un avortement clandestin, parents de femmes ayant succombé à la suite d’un avortement clandestin, médecins, prêtres, comédienne, député.e.s, sénateurs et sénatrices. Si toutes ces interventions présentent un intérêt certain, on retient tout particulièrement celle concernant Ana Maria Acevedo, celle du prêtre Eduardo de la Serna et celle du sénateur (Fernando) Pino Solanas, le père du réalisateur. Le cas d’Ana Maria Acevedo montre le mensonge que représente le terme pro-vie utilisé par celles et ceux qui s’opposent à la légalisation de l’avortement : Il y a 13 ans, Ana, déjà mère de 3 enfants à l’âge de 20 ans, s’est vue simultanément diagnostiquer un cancer et une nouvelle grossesse. Dans le but affiché de protéger le fœtus et donc de sauver les 2 vies, les médecins, poussés par des prêtres de la région, ont refusé d’avorter Ana et de lui administrer le traitement qui aurait pu la sauver. Arrivé à la 23ème semaine de grossesse, ils ont procédé à une césarienne pour sauver le bébé : la fillette a survécu moins de 24 heures. Ana a subi une chimiothérapie dans la foulée, en état de grande faiblesse : elle est morte le 17 mai 2007, laissant 3 orphelins. Pro-vie ? le terme Pro-mort ne serait-il pas plus adapté ? Eduardo de la Serna est prêtre dans un quartier très pauvre de la paroisse de Quilmes, dans la grande-banlieue de Buenos-aires. Pour lui, l’avortement est une réalité et aucune femme n’est heureuse d’avorter. Il fustige le camp des « pro-vie », ces secteurs très fondamentalistes qui ne veulent ni éducation sexuelle, ni contraceptifs, ni avortements. Ce qu’ils veulent, dit-il, c’est d’avoir des familles de lapins. Quant à Pino Solanas, son intervention au sénat est particulièrement émouvante. Une intervention au cours de laquelle il s’exclame : « Pourquoi avons nous peur de parler du droit de jouir, de jouir de la vie et jouir de son corps ? ».

Laisser s’exprimer les vérités

C’est le matin du vote à la Chambre des députés que Juan Solanas a eu l’idée de son film et c’est dans l’attente de celui du Sénat qu’il a tourné les images et effectué les entretiens, avec comme objectif de ne pas intervenir personnellement et de laisser s’exprimer les vérités. Au point de donner la parole, dans son film, à quelques opposant.e.s au projet de loi, quand bien même il est évident qu’il se place du côté des filles au foulard vert. Pour capter la réalité en l’altérant le moins possible, Juan Solanas a fait le choix d’une équipe technique réduite au minimum : lui, seul, pour l’image comme pour le son. Par ailleurs, il a trouvé utile, à juste titre, de ne pas se cantonner à ce qui se passait et se disait dans la capitale : il s’est rendu dans des régions reculées de l’Argentine, dans des petites villes comme Humahuaca et Tilcara, dans  la province de Jujuy, au nord ouest du pays. Il s’est aussi rendu à Vera, dans la province de Santa Fe pour rencontrer les parents et les enfants d’Ana Maria Acevedo.

Alors qu’en Argentine, les populations métis et amérindiennes ne représentent que 14 % de la population totale du pays, les cas d’avortements clandestins évoqués dans le film ont presque exclusivement touché des femmes métis ou amérindiennes. Pas franchement étonnant dans la mesure où ces populations sont parmi les plus pauvres du pays, les moins instruites aussi, d’où pour elles l’absence de connaissance et d’accès à des moyens de contraception et le choix de pratiques abortives bon marché et donc beaucoup plus dangereuses pour la santé des femmes. Il est infiniment probable que, même si cela se déroule également en dehors de la légalité, les avortements dans les milieux bourgeois de l’Argentine sont beaucoup moins dangereux pour les femmes. Dans ce pays où la pauvreté touche 34 % de la population et 48 % des mineurs, où les femmes gagnent 27 % de moins que les hommes et ne possèdent que 2 % des terres cultivables, dans ce pays où le machisme est toujours très présent, l’accès à l’avortement n’est d’ailleurs pas le seul problème que rencontrent les femmes, le film nous apprenant que, toutes les 32 heures, une femme est victime d’un féminicide.

Conclusion

Quel peut être l’intérêt pour nous, françaises et français, de nous intéresser à ce qui se passe en Argentine alors que la loi Veil a été promulguée il y a 45 ans, ne manqueront pas de dire certains esprits chagrins. Sauf que, quand on voit la montée dans les urnes, un peu partout dans le monde, de partis dont un des souhaits est de revenir en arrière sur le droit à l’avortement, une piqure de rappel telle que celle proposée dans Femmes d’Argentine n’a rien d’inutile. Et puis, n’oublions pas que, dans notre pays, une grande campagne d’affichage anti-IVG et anti-PMA a été lancée récemment par une association dans le métro parisien  et que la double objection de conscience octroyée par la loi a pour conséquence l’absence de service donnant accès à l’IVG dans certaines régions. Dans Femmes d’Argentine (Que Sea Ley), il est dit à juste titre : « Les droits ne s’offrent pas, il faut les conquérir ». Ce à quoi on peut, on doit ajouter : « Et il faut lutter sans cesse pour les conserver ! ».

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Jean-Jacques

Cet article a été rédigé par Jean-Jacques Corrio, Rédacteur de Critique Film. Lire tous ses articles

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