Critique : Eugénie Grandet

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Eugénie Grandet

France : 2021
Titre original : –
Réalisation : Marc Dugain
Scénario : Marc Dugain d’après le roman d’Honoré de Balzac
Interprètes : Joséphine Japy, Olivier Gourmet, Valérie Bonneton, César Domboy
Distribution : Ad Vitam
Durée : 1h45
Genre : Drame
Date de sortie : 29 septembre 2021

4/5

C’est à la quarantaine bien sonnée que Marc Dugain a quitté le monde de la finance pour se lancer dans la littérature. Une bonne dizaine d’années plus tard, il s’est lancé dans la réalisation cinématographique sans pour autant abandonner l’écriture. La première adaptation au cinéma d’un de ses romans, ce n’est pas lui qui l’a réalisée : c’est François Dupeyron qui, en 2001, 2 ans après la sortie du livre, a réalisé La chambre des officiers. A contrario, Marc Dugain n’a adapté qu’un seul de ses romans pour le cinéma : son premier film, Une exécution ordinaire, sorti en 2010, est l’adaptation de la première partie de son roman homonyme publié en 2007. Son 2ème film de cinéma, L’échange des princesses, film de 2017, était l’adaptation d’un roman de Chantal Thomas. Pas question de vous faire l’injure de vous demander quel est l’auteur d’Eugénie Grandet dont son 3ème long métrage de cinéma est l’adaptation !

Synopsis : Felix Grandet règne en maître dans sa modeste maison de Saumur où sa femme et sa fille Eugénie, mènent une existence sans distraction. D’une avarice extraordinaire, il ne voit pas d’un bon œil les beaux partis qui se pressent pour demander la main de sa fille. Rien ne doit entamer la fortune colossale qu’il cache à tous. L’arrivée soudaine du neveu de Grandet, un dandy parisien orphelin et ruiné, bouleverse la vie de la jeune fille. L’amour et la générosité d’Eugénie à l’égard de son cousin va plonger le Père Grandet dans une rage sans limite. Confronté à sa fille, il sera plus que jamais prêt à tout sacrifier sur l’autel du profit, même sa propre famille…

Quel souvenir le roman vous a-t-il laissé ?

Il serait intéressant de demander aux spectatrices et aux spectateurs s’apprêtant à entrer dans les salles qui vont projeter Eugénie Grandet quel souvenir elles ou ils ont gardé de la lecture du roman d’Honoré de Balzac. Quel était leur âge ? S’agissait-il d’une lecture qu’elles ou ils avaient choisie ou d’une lecture imposée dans le cadre de la scolarité ? Quel sentiment était le plus fort à l’issue de cette lecture ? Le résultat de ce « sondage », avec probablement plus de rejets que d’adhésions, aurait sans doute tendance à nous faire verser dans le pessimisme alors que Félix Grandet est un des personnages les plus importants de la Comédie Humaine, cette vaste fresque peinte par Balzac sur la société française entre 1830 et 1850. La question mérite d’être posée : à quel âge faut-il lire des œuvres comme Eugénie Grandet ? En tout cas, ce qui rendrait beaucoup moins pessimiste, c’est de trouver une assistance nombreuse dans les salles projetant le beau film de Marc Dugain, ce qui montrerait que la curiosité existe pour visiter ou revisiter autrement cette œuvre littéraire.

 

Une adaptation fidèle à l’esprit du roman

Dans l’adaptation qu’il en a faite, Marc Dugain n’a pas cherché la fidélité absolue au roman de Balzac, se permettant même d’en modifier profondément la fin. Il en a toutefois conservé l’essentiel, en particulier l’acuité des portraits de tous les personnages, tout en utilisant les ellipses avec bonheur. Et, ce qui est extraordinaire, c’est que cette peinture d’une certaine société provinciale d’il y a 2 siècles s’avère d’une actualité confondante. En effet, on ne peut s’empêcher de voir en Félix Grandet, le père d’Eugénie, cet ancien révolutionnaire devenu notable, cet athée qui utilise la religion pour asservir sa femme et sa fille, ce monstre d’avarice pour qui accumuler de l’argent est plus important que de faire le bonheur de sa famille, la représentation du néolibéral d’aujourd’hui, celui qui ne jure que par l’augmentation du PIB, oubliant que le PIB par habitant n’est qu’un élément parmi d’autres pour mesurer le bonheur des gens. A ses côté, deux femmes que son comportement rend malheureuses : tout d’abord, Madame Grandet, la mère d’Eugénie, chez laquelle pointe un timide début de féminisme, entravé par le patriarcat triomphant de l’époque, mais qui sait se montrer d’une grande lucidité, par exemple lorsqu’elle dit à sa fille « Tous les hommes ont des vices. Ton père a choisi celui qui coute le moins cher, l’avarice ». Et puis, Eugénie Grandet, obligée d’imaginer l’amour absolu dans la mesure où son père lui interdit le plus prosaïque mariage qui lui coûterait trop cher en dot, et qui s’avère être à la fois une précurseuse du mouvement écologique et du mouvement féministe, amoureuse et protectrice de la nature d’un côté, abandonnant progressivement sa passivité et sa naïveté pour s’affirmer en tant que femme seule responsable de ses actes de l’autre côté.  

Un casting XXL

Disons le tout net, le casting de Eugénie Grandet ne souffre d’aucun défaut. Joséphine Japy campe parfaitement une jeune fille de l’époque, étouffée par le comportement de son père, une jeune fille dont l’existence est un long fleuve d’ennui, qui, en confession, va jusqu’à demander si espérer le grand amour est un pêché, qui met beaucoup d’espoir dans l’amour qu’elle pourrait partager avec son cousin Charles et que les péripéties de l’existence vont transformer en jeune femme sachant prendre seule ses responsabilités. Que dire d’Olivier Gourmet, l’interprète du père Grandet, que l’on ne sache déjà : le bougre peut tout jouer et il est bien sûr d’une grande justesse dans ce rôle d’abominable grigou égoïste. Peut-être plus surprenante est l’interprétation de Valérie Bonneton, jusqu’à présent cantonnée à des rôles comiques et qui s’avère excellente dans le rôle de la mère d’Eugénie. Par ailleurs, il serait injuste de ne pas citer les prestations de très grande qualité de Nathalie Becu, qui joue Nanon, la bonne de la famille Grandet, de Bruno Raffaelli, l’interprète de Cruchot père, le notaire du père Grandet, de François Marthouret, qui incarne François Grandet, le frère du père Grandet, et, bien sûr, de César Domboy, dans le rôle difficile à interpréter de Charles Grandet, le cousin si décevant d’Eugénie. Et puis, à côté de ce casting XXL, il y a la magnifique photographie de Gilles Porte, magnifique tout au long du film mais tout particulièrement dans les scènes d’intérieur, éclairées à la bougie.

Conclusion

Force est de reconnaitre qu’Honoré de Balzac n’a pas toujours été bien servi par le cinéma. En réalisant un film à costumes qui ne sent pas à plein nez le film à costumes, en sachant « nettoyer » le roman pour en faire une œuvre cinématographique tout en étant fidèle à son esprit, en utilisant l’ellipse avec beaucoup d’intelligence, en profitant de la beauté des paysages naturels offerts par la région de Saumur, en choisissant un des meilleurs Directeurs de la photographie du moment et en réunissant un ensemble absolument parfait de comédiennes et de comédiens, Marc Dugain nous offre indubitablement une des meilleures adaptations de l’œuvre de Balzac.

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