Dreams

Mexique, États-Unis, 2025
Titre original : Dreams
Réalisateur : Michel Franco
Scénario : Michel Franco
Acteurs : Jessica Chastain, Isaac Hernández, Marshall Bell et Rupert Friend
Distributeur : Metropolitan Filmexport
Genre : Drame romantique / Avertissement
Durée : 1h39
Date de sortie : 28 janvier 2026
3/5
Dans le flux ininterrompu de mauvaises nouvelles qui nous proviennent des États-Unis depuis un an, celles qui touchent à la question épineuse de l’immigration sont peut-être les plus désolantes. Puisque le nouveau film du réalisateur mexicain Michel Franco avait fait partie de la sélection officielle du Festival de Berlin en 2025, il a en toute logique été tourné avant ce nouveau tour de vis vers le pire.
Malgré son ton faussement sophistiqué et ses belles images, Dreams montre néanmoins la face crue du rapport de force entre les riches Américains et les pauvres Mexicains, prisonniers d’une injustice sociale quasiment impossible à atténuer. Contrairement au misérabilisme qui serait davantage de rigueur chez le confrère et compatriote de Franco Alejandro Gonzalez Inárritu, ce décalage insurmontable passe ici par un jeu subtilement malsain de désir et d’assouvissement sexuels. Sauf qu’il ne suffit pas de se combler mutuellement entre les draps pour bâtir une relation stable et durable. Une histoire vieille comme le monde …
Les deux corps en symbiose, dont les esprits sont en même temps incapables de faire abstraction du rôle social qui leur revient respectivement, y sont campés avec une certaine conviction par Jessica Chastain et Isaac Hernández. Alors que le scénario du neuvième long-métrage de Michel Franco se complaît pendant un temps considérable à garder au strict minimum les enjeux dramatiques de leur liaison, il leur revient de faire vibrer le récit du feu traître de la passion érotique. Car en dehors d’une attirance corporelle et d’un goût pointu pour le ballet, ces deux-là ne paraissent pas réellement partager grand-chose. D’où aussi les limites de ce film, au demeurant guère préjudiciables.
Ainsi, Dreams dévie de plus en plus de la route semée de roses d’un amour parfait à filer entre deux pays que tout oppose vers un pamphlet cinématographique passablement militant, quoique dépourvu d’arguments originaux à proposer sur cette thématique devenue plus que jamais brûlante au fil des treize derniers mois.

Synopsis : Le jeune danseur mexicain Fernando prend tous les risques imaginables pour franchir illégalement la frontière américaine et rejoindre son amante Jennifer à San Francisco. Celle-ci est certes ravie de le revoir, après des mois épanouis passés ensemble à Mexico. Mais son statut social de femme de la haute société locale, en charge de la fondation artistique financée par son père, ne lui permet pas d’afficher au grand jour son amour passionnel pour Fernando. Las des subterfuges et des excuses de Jennifer, le danseur décide de la quitter et de tenter seul sa chance aux États-Unis.

Connaître sa place
Le sens du voyage est presque toujours le même, tout comme les déboires qui vont avec : les hommes et les femmes qui tentent une traversée clandestine de la frontière entre le Mexique et les États-Unis au péril de leur vie sont sans nombre. Or, après une assez brève séquence d’introduction, le cœur du sujet de Dreams se situe ailleurs. A première vue, il pourrait être la précarité en tant qu’immigré illégal pour Fernando d’un côté, confrontée de l’autre à l’aisance et au maintien des apparences chez les riches bienfaiteurs de la côté ouest pour Jennifer. Et il y a effectivement un peu de cela dans cette histoire d’un amour qui se consume par lui-même, une différence culturelle à la fois. Toutefois, l’intérêt majeur de l’intrigue est qu’elle ne commence pas avec le coup de foudre initial et tout ce qui l’accompagne en termes d’euphorie érotique et d’envie de refaire le monde.
Non, les premières étincelles entre ces deux amoureux ont déjà volé il y a un moment. L’enjeu principal consiste dès lors à entretenir la flamme, en dépit de la distance et de la multitude d’obstacles que la société des deux côtés de la frontière s’obstine à mettre sur son chemin. Une tâche à laquelle bon nombre de romances, au cinéma et dans la vraie vie, se sont déjà cassées les dents. Dans le cas présent, les options pour maintenir l’illusion ne manquent pas : grâce à l’argent de Jennifer, une liaison partiellement à distance, à Mexico donc et à l’abri du regard désapprobateur de sa famille, pourrait en effet résoudre tous leurs problèmes. Le mérite notable du film revient alors à se refuser à pareille facilité à l’eau de rose et de cultiver au contraire les dissonances au sein de ce couple d’emblée mal assorti.

Un statu quo figé
Car ce n’est pas la différence d’âge, ni même celle du milieu social qui coince profondément entre Jennifer et Fernando. C’est l’incompatibilité de plus en plus extrême entre la conception qu’ils se font de leur relation, chacun dans son coin. Tandis que le jeune danseur souscrit encore à l’idéal romantique sous sa forme la plus pure et innocente, en face, le calcul s’avère plus machiavélique. À la force et au courage de déplacer des montagnes pour être ensemble dans une douce communion des corps répond une sensibilité presque pathologique aux convenances sociales à respecter. Pour le dire autrement, l’amour de Fernando est naïf et inconditionnel, là où Jennifer pèse en chaque action, en chaque mot à dire, voire en chaque geste le pour et le contre à la fois pour son petit pouvoir individuel et plus globalement pour le microcosme feutré sur lequel elle règne avec une arrogance incontestable.
Seul le jeu plutôt nuancé de Jessica Chastain permet à son personnage d’éviter le piège de la caricature d’une croqueuse de (jeunes) hommes, en route vers l’hystérie sous sa forme la plus sèche. En même temps, sans que la narration n’ait besoin de s’appesantir dessus, il devient vite évident d’où lui vient cette manie du contrôle et de la manipulation. Son entourage à l’image se résume en fait à son père et à son frère, les domestiques et autres assistantes étant réduites à se soumettre docilement aux moindres souhaits toujours un peu névrosés de leur patronne.
Dans ce vase clos sans véritable influence féminine, ce sont les discours hautement impersonnels prononcés par ses parents qui donnent le la. Marshall Bell en vieux patriarche à qui on n’est pas censé résister et Rupert Friend en visage superficiellement aimable du rouleau compresseur alimenté par l’impératif des affaires sont les repères immuables de ce monde dans lequel on n’accorde aucune valeur à l’amour et ses aspects imprévisibles.

Conclusion
Pour réduire l’incompréhension entre les peuples, est-ce qu’il suffit d’une application de traduction instantanée sur votre téléphone portable ? La réponse forcément amère de Dreams est non, bien sûr. Avant d’arriver à sa conclusion froidement cynique, le film de Michel Franco s’emploie à créer un monde, où le rêve romantique et la réalité matérielle s’entrechoquent à intervalles réguliers. Ce qui ne constitue évidemment pas une réinvention prodigieuse des codes dramatiques établis depuis fort longtemps. Il n’empêche qu’il s’agit là d’une manière pas sans mérite d’aborder un peu de biais l’éternel casse-tête de l’immigration : pour une fois pas exclusivement depuis le point de vue mi-larmoyant, mi-édifiant de ces laissés-pour-compte d’une société hélas de plus en plus égoïste, mais en y incluant également celui de l’hypocrisie suprême, pratiquée avec une aisance qui fait froid dans le dos par celles et ceux qui croient à tort que le monde est à leurs pieds.













