Critique : Blaga’s lessons

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Blaga’s lessons

Bulgarie : 2023
Titre original : Уроците на Блага (Urotcite na Blaga )
Réalisation : Stephan Komandarev
Scénario : Stephan Komandarev, Simeon Ventsislavov
Interprètes : Eli Skorcheva, Gerasim Georgiev, Rozalia Abgarian
Distribution : Damned Distribution
Durée : 1h46
Genre : Drame
Date de sortie : 8 mai 2024

3.5/5

Avec Blaga’s lessons, le réalisateur bulgare Stephan Komandarev termine brillamment sa trilogie sociale commencée il y a 7 ans. Après Taxi Sofia, présenté en 2017 dans la sélection Un Certain Regard de Cannes 2017 et consacré aux chauffeurs de taxi, une profession en contact avec un vaste échantillon de la population d’un pays, après Rounds, film de 2019 jamais sorti en salle dans notre pays et consacré aux policiers, Blaga’s lessons se penche sur les problèmes matériels que connaissent les retraités en Bulgarie. Alors que Taxi Sofia et Rounds entraient dans la catégorie des films choraux, Blaga’s lessons n’a qu’un seul personnage principal, une veuve, ancienne professeure de bulgare âgée de 70 ans.

Synopsis : Blaga, enseignante à la retraite, est victime d’une arnaque téléphonique. Afin de récupérer la somme, Blaga commence à travailler pour ceux qui l’ont escroquée. La femme autrefois honnête commence à sacrifier tous ses principes.

Il ne faut jamais jeter l’argent par les fenêtres !

Habitant dans la province bulgare,  à Choumen, une ville de 90 000 habitants, Blaga Naumova, professeure de bulgare à la retraite, née en 1952, vient de perdre son mari, Hristo, un ancien policier. Elle ne touche qu’une toute petite retraite, 560 levs par mois, ce qui correspond environ à 280 euros, et elle gagne un petit supplément en donnant des leçons particulières de bulgare à Nare, une jeune immigrée en provenance du Haut-Karabagh, désireuse d’acquérir la nationalité bulgare. Malgré ces très faibles revenus, la priorité des priorités, pour Blaga, c’est l’acquisition d’une concession perpétuelle pour son mari et elle-même, avec une belle pierre tombale sur laquelle cohabiteraient une croix à proximité de sa photo et, si possible, une étoile rouge à côté de la photo de son mari, un homme qui croyait plus en Lénine qu’en Jésus ! La concession qu’on lui propose, il faut se dépêcher de la préempter car elle est, parait-il, a un bon prix : 16 000 levs. On notera quand même que ce « bon » prix correspond à ce qu’elle va toucher en un peu plus de 2 années de retraite, mais qu’importe, elle a la somme dans ses économies. Elle a la somme, mais, bientôt, elle ne l’aura plus, s’étant retrouvée piégée par une arnaque téléphonique qui l’a amenée à, au sens propre, jeter l’argent par la fenêtre. Mais Blaga est une femme déterminée, prête à prendre tous les risques pour arriver à obtenir cette concession.

Une peinture très sombre

C’est une peinture très sombre de l’état de décadence sociale dans lequel se trouve aujourd’hui la Bulgarie, pays dont il est bon de rappeler qu’il fait partie de l’Union Européenne, que nous présente Blaga’s lessons. Une peinture tellement sombre qu’on est surpris d’apprendre que ce film a été choisi pour représenter la Bulgarie aux Oscars et de lire sur le générique de fin que le film a été soutenu par le Centre national du cinéma bulgare et co-produit par la télévision nationale bulgare. On ne saura jamais quel est l’âge de départ à la retraite en Bulgarie mais ce n’est pas glorieux pour un pays de voir une professeure à la retraite être contrainte de travailler comme caissière dans un super-marché pour arriver à joindre les deux bouts. Pas glorieux non plus de voir un ancien élève très médiocre de Blaga devenu employé de banque se venger de cette dernière en se montrant très tatillon pour l’obtention d’un prêt. A la vision de Blaga’s lessons, avec la description des difficultés économiques rencontrées par une frange importante de la population, avec l’employé des pompes funèbres qui, à plusieurs reprises, met sur le dos de l’économie de marché la dureté de la compétition qui règne pour l’obtention d’une concession perpétuelle, on en arrive à se demander quelle est la proportion de bulgares qui regrettent le régime précédent, moins mercantile, moins tourné vers l’argent roi. Et pourtant, ce pays qui ne respire pas la richesse, ce pays qui voit ses jeunes s’exiler à l’étranger, arrive quand même à attirer une population venant de pays où la situation est encore pire pour leurs habitants, telle Nare qui vient du Haut-Karabagh.

Il arrive à Blaga de parler de la honte qu’elle ressent, elle qui est moquée pour sa stupidité, sa mésaventure de l’arnaque se retrouvant dans une certaine presse qui va jusqu’à parler de sénilité, elle qui est durement critiquée par Misho, son fils, qui travaille comme chauffeur routier aux Etats-Unis et qui aurait préféré que les 16 000 levs économisés par sa mère aient été utilisés pour l’aider à s’installer plutôt que pour l’achat d’une concession perpétuelle dont il ne voit pas l’utilité, mais Blaga s’efforce de faire front ce qui l’amène à sortir de la conduite morale qui avait toujours été la sienne. Pour ce dernier film de sa trilogie, l’humour est beaucoup moins présent que dans les deux premiers. Toutefois, on ne peut pas s’empêcher de sourire lorsque l’employé des pompes funèbres fait la liste de tous les côtés positifs de la concession qu’il présente à Blaga, donnant l’impression qu’il parle d’un véritable logement, de sourire  chaque fois que Blaga, très pointilleuse sur ce sujet, reprend un interlocuteur qui vient de commettre une faute de syntaxe, de sourire (jaune !) lorsque la voiture de Blaga ne veut pas démarrer et qu’on lui dit que c’est tout à fait normal, s’agissant d’une voiture française dont chacun sait qu’elles ont toujours des problèmes.

Deux beaux rôles féminins, très bien interprétés

Dans Blaga’s lessons, on assiste au retour devant une caméra de la comédienne Eli Skorcheva. Actrice réputée dans son pays, elle avait choisi d’abandonner ce métier il y a plus de 30 ans, lorsque la Bulgarie avait changé de régime, inquiète, peut-être, de voir le cinéma perdre son âme en glissant sur une pente purement commerciale. C’est par hasard, du fait d’une rencontre avec le directeur de casting de Blaga’s lessons, qu’elle a accepté, après avoir pris connaissance du scénario, d’endosser le rôle de Blaga. Parfaite pour le rôle, elle excelle à montrer la grande fragilité et la grande détermination du personnage. A ses côtés, on remarque surtout la qualité de jeu de Rozalia Abgarian, l’interprète de Nare, le personnage le plus positif du film, un personnage très calme qui respire la douceur mais qui, elle aussi, sait faire preuve d’une grande détermination lorsqu’il s’agit d’obtenir cette nationalité bulgare dont elle rêve.

Conclusion

C’est avec son volet le plus sombre que Stephan Komandarev termine sa trilogie sociale consacrée à son pays, la Bulgarie. Sombre mais toutefois illuminé par la remarquable prestation de Eli Skorcheva, de retour devant la caméra pour la première fois depuis plus de 30 ans. Illuminé aussi par le personnage de Nare, cette immigrée qui désire acquérir la nationalité bulgare, et par son interprète, Rozalia Abgarian.

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