Cannes 70 : 1968, l’autre festival qui n’a pas eu lieu

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70 ans, 70 textes, 70 instantanés comme autant de fragments épars, sans chronologie mais pas au hasard, pour fêter les noces de platine des cinéphiles du monde entier avec le . En partenariat avec le site Écran Noir, nous lançons le compte à rebours : pendant les 70 jours précédant la 70e édition, nous nous replongeons quotidiennement dans ses 69 premières années.

Aujourd’hui, J-9. Retrouvez nos précédents textes du dossier en cliquant sur ce lien.

Le mois dernier, nous vous parlions de l’année 1939, départ manqué pour le Festival de Cannes pour cause de Guerre mondiale imminente (ce qui est, vous l’avouerez, une bonne excuse). Un Festival qui n’a pas eu lieu pour reprendre le titre d’un livre d’Olivier Loubes retraçant cette aventure. Un autre festival n’a pas eu lieu (si l’on ne compte pas les éditions 1948 et 1950, annulées faute de budget), ou plutôt a bien eu lieu, et s’est interrompu au bout de quelques jours : celui de mai 1968. Cette année, en sélection officielle, nous pourrons d’ailleurs voir une partie des événements, autour de la figure de Godard, dans Le Redoutable, nouveau film de Michel Hazanavicius. Pour rentrer dans le vif du sujet, commençons par un témoignage de François  Truffaut – car il est toujours de bon aloi de commencer un article, ou une journée, avec l’appui de Truffaut.

« Il fallait mettre les gens devant le fait accompli. J’ai lu un texte de 5, 6 lignes expliquant que les états généraux du Cinéma demandaient la fermeture du Festival. Il y eu une certaine stupéfaction. Il y avait Berri, Godard, Lelouch, Male, Risch, des journalistes, tout le monde parlait ; les cinéastes étrangers arrivaient. Favre Le Bret [le président du festival] nous demandait d’évacuer les lieux. A 14 h 30 la grande salle était remplie. On était sur scène, dans la salle le public était composé de Cannois. On oublie toujours que toutes les salles, pendant le Festival, sont remplies de gens de la ville. Les gens du « métier », ont en général, déjà vu le film. Mais, il s’agissait d’un public qui était chez lui. Il nous insultait, trouvait notre cirque inadmissible. Le Bret énervé a ordonné que la projection du film de Saura commence à 15 h 00 et ça a été le chahut. On voyait Saura se battre pour que son film ne passe pas. Il y a eu une grande échauffourée, une bagarre, des Niçois, des Cannois sont montés sur scène. J’ai du recevoir un coup de poing, un ami a balancé le type qui m’avait frappé dans les pots de fleurs. C’était grotesque, on nous haïssait, on nous tendait le poing. » Source : Mémoires cannoises

Les prémices : l’affaire Langlois

Comment en est-on arrivé là ? Remontons en peu le fil de l’année 1968. En février, le ministre de la culture André Malraux tente d’écarter Henri Langlois, fondateur et directeur de la Cinémathèque française, pour lui donner le poste moins important de directeur artistique. Le ministère de la culture lui reproche en effet de mal gérer tout ce qui est administration et fonds, mais aussi la conservation des précieuses bobines – une gageure pour quelqu’un qui a sauvé d’innombrables pellicules. Face à cette décision, un Comité de défense de la Cinémathèque française est fondé par Truffaut, Godard et Rivette, qui se sont d’ailleurs rencontrés sur place à la fin des années 40, pour protester contre cette éviction qu’ils jugent injuste. Des manifestations vont avoir lieu, et l’affaire prendre de plus en plus d’ampleur. Des réalisateurs internationaux soutiennent le comité de défense : Chaplin, Welles ou encore Kubrick sont de la partie. Tout le monde s’en mêle : d’alors inconnus (Daniel Cohn-Bendit) ou des politiciens importants, comme François Mitterrand qui trouve choquante la mise à l’écart de Langlois. Malraux finira par réinstaller le père de la Cinémathèque à ses fonctions fin avril. Autant dire qu’à la veille de Cannes, le monde du cinéma n’est pas totalement en accord avec le gouvernement d’alors …

« Vous me parlez travellings et gros plans »

Considérations politiques mises à part, tout semblait pourtant bien parti. La sélection est variée, avec des films venant de cinq pays d’Europe de l’est, mais aussi des productions britanniques, israéliennes, japonaises, ou encore, bien entendu, françaises. Certes, lorsque le 21e festival international du film démarre, la France est bouleversée depuis une semaine par des révoltes estudiantines. Etudiants et lycéens, face à l’arrestation de 500 manifestants à la Sorbonne, s’affrontent de plus en plus violemment avec la police à Paris. A Cannes cependant, le monde du cinéma est réuni dans le même calme que les années précédentes (ou tout du moins les critiques ne dressent pas de véritables barricades face à des opinions contraires). Mais dans la nuit du 10 au 11 mai, alors qu’on vient de visionner Autant en emporte le vent – un titre on ne peut plus approprié au contexte – sur la Croisette, à Paris les manifestations prennent une autre dimension. Cette nuit faite de barricades élevées et de pavés lancés à fait une centaine de blessés. L’opinion publique s’émeut des revendications des étudiants, qui sont rejoints par les syndicats le 13 mai. A Cannes,  l’Association française de la Critique demande aux festivaliers de participer à une manifestation de soutien aux étudiants, ce qui n’est pas vraiment du goût des producteurs, qui sont la pour vendre leurs films, ni de celui de Robert Favre Le Bret, qui dirige le Festival.


Trois jours plus tard une assemblée de producteurs, réalisateurs et professionnels en tout genre du monde du cinéma demandent, sous l’égide de ce qu’ils nomment Les Etats généraux du Cinéma, l’arrêt du Festival. Claude Lelouch, qui vient de présenter son long-métrage Treize jours en France, est choisi par ses compères réalisateurs pour aller annoncer leur décision à Le Bret : clore le Festival. Il faut dire qu’en quelques jours le mouvement contestataire étudiant s’est transformé en grève générale, mobilisant sept millions de grévistes spontanés, ce qui paralyse le pays tout entier. Le 18 mai, pendant une réunion organisée pour discuter de l’affaire Langlois, Truffaut qui vient d’arriver de la capitale rejoint l’avis de la plupart des réalisateurs présents : il faut arrêter le festival. Ils se rendent alors dans la grande salle du palais, où doit être projeté Peppermint frappé de Carlos Saura, pour en empêcher la projection et annoncer publiquement l’annulation du Festival. A moitié hué, à moitié applaudi, on annonce que le comité de soutien à Langlois s’occupera de la suite des événements du Festival. Tout le monde y va de son avis, ce qui donne l’occasion à Godard de formuler une de ces phrases chocs dont il a le secret :

« Je vous parle solidarité avec les étudiants et les ouvriers et vous me parlez travellings et gros plans. Vous êtes des cons ! »

Favre Le Bret, plus tard, annonce que le Festival s’arrête officiellement le 19 mai à midi, sur décision du conseil d’administration.

49 printemps plus tard

Une des conséquences directes de la suspension du Festival est la création, en 1969, de la Quinzaine des réalisateurs. Cette sélection parallèle et indépendante est créée par la Société des réalisateurs de films, née pendant l’affaire Langlois. La Quinzaine a pour but de promouvoir des réalisateurs inconnus, venant de tout horizons, qui n’auraient pas été forcément accepté en Sélection officielle, dont la SRF critique de nombreux points, comme le palmarès décidé par le jury et la tenue de soirée obligatoire. La Quinzaine est ainsi accessible à tout le monde, pas seulement aux critiques, et ne remet aucun prix. Créée dans la précipitation, la première édition n’avait d’ailleurs opéré aucune sélection, et présentait 62 longs-métrages ! Bref, un festival dans le Festival, née de l’envie de liberté cristallisée en mai 68 … Mais ceci est une autre histoire, racontée dans cet autre texte sur la Quinzaine

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