À la une Dossiers Livres — 16 janvier 2018
Interview – Revus et Corrigés : le cinéma de patrimoine aujourd’hui

Fin novembre, une nouvelle de cinéma était annoncée : exclusivement consacrée aux longs-métrages de patrimoine et trimestrielle, elle avait de quoi piquer notre curiosité ! Si le projet, qui doit sortir dans le courant de l’année, est présenté sur le site dédié à la revue, on a eu envie d’en savoir un peu plus. Voici donc une interview réalisée avec une des trois personnes derrière le projet, , qui a donné de son temps pour longuement répondre à nos questions. Au programme, donc : le rôle des magazines, l’importance de supports domestiques comme de la bonne vieille salle de cinéma, et bien sûr : beaucoup de films de patrimoine !

 

Quels sont les défis d’une revue papier aujourd’hui ?

Ils obligent à repenser tout le projet et toute la manière de penser et parler cinéma, car le support papier n’est plus un automatisme ni une exclusivité depuis l’avènement du web, des sites, blogs ou même de Twitter. On ne peut pas arriver en 2018 avec la sempiternelle même recette de revue de cinéma. Mais c’est chose saine, car cela nous pousse à ne pas émuler les grands classiques de jadis (Positif, Les Cahiers…) ou à ne pas dupliquer ceux qui ont trouvé leur place aujourd’hui (La Septième Obsession). Nous allons parler de patrimoine, de « vieux » films (je n’aime pas trop le terme), mais nous ne voulons pas le faire sur un support vieillot ou obsolète, pas en phase avec son temps.

Le choix du papier est aussi celui qui va de pair avec une volonté d’objet créé pour la transmission et le partage. Internet, c’est exhaustif, c’est formidable, c’est rapide, mais souffre aussi d’une forme de fragilité, de son côté éphémère. Un article passionnant sur un site peut du jour au lendemain disparaître si le site en question ferme, et si personne n’a pensé à en faire une copie. C’est comme le cinéma numérique qui pose la grande question de la conservation, puisque, encore aujourd’hui, on transfert tous les films, mêmes ceux tournés en numérique, sur pellicule pour leur conservation sur le long terme. Le papier aussi a sa fragilité, mais est plus susceptible d’être conservé et transmis – d’autant que notre revue sera un mook, c’est-à-dire plutôt un bel objet, profitant de son statut de trimestriel, donc pas un simple consommable.

Le papier pose évidemment un certain nombre d’enjeux économiques importants (sans surprise, rien que l’impression et la diffusion), mais c’est le jeu, ils sont à considérer et à assumer si l’on souhaite pleinement aller au bout de notre idée autour du patrimoine. Un simple site ne suffirait pas. Plus encore, c’est l’opportunité de toucher différents publics, et c’est important pour nous. Car si l’on peut compter sur le soutien indéfectible des cinéphiles, il nous paraît aussi vital de pouvoir, d’une manière ou d’une autre, intéresser un public de curieux un peu plus vaste, que l’on touchera par le site ou par le papier. Des curieux qui jadis achetaient peut-être une revue de temps à autre, ou qui regardaient le Cinéma de Minuit de Patrick Brion, papotant le lendemain matin au travail du Julien Duvivier qui était passé la veille.

 

Le semble aujourd’hui avoir plus de visibilité en sorties Blu-ray qu’en salles. Comment pensez-vous que cela va évoluer ? (Netflix par exemple consacre très peu de place à des films « anciens » …)

Cela ne fait jamais que quelques années que le patrimoine connaît un nouvel essor, déjà relancé par l’avènement du DVD. Il y a quinze ans, lorsque l’on voulait regarder, au hasard, un classique du cinéma français, mettons un Clouzot comme Le Salaire de la peur, il fallait passer par le DVD ou la VHS édités par René Château. Pas toujours facile d’accès, pas toujours donné, sans bonus et souvent avec une qualité d’image et une qualité sonore discutables. Je ne vais pas cracher dessus car c’est néanmoins une bénédiction que tous ces films aient existé en vidéo, que d’autres soient encore édités par René Château qui a beaucoup fait pour plusieurs générations de cinéphiles. Aujourd’hui, on peut redécouvrir Le Salaire de la peur et les autres Clouzot en version restaurée 4K, en blu-ray ou en salle, ce qui d’emblée permet de toucher un plus large public.

La salle soulève ses propres questions, car « trouver son public » comme on dit, est peut-être moins évident qu’avec le marché vidéo, plus dynamique, plus malléable. On s’en est bien rendu compte avec l’échec du cinéma Les Fauvettes. Mais est-ce dû à la programmation, au fait qu’il s’agisse de films anciens, ou plutôt à un problème de médiation et de communication ? Dans certains circuits de salle, avec la bonne couverture, le patrimoine peut très bien marcher. Des patrimoines différents, d’ailleurs : la ressortie de Memories of Murder par La Rabbia a fait 20.000 entrées, ce qui est tout de même pas mal pour un film qui, en 2003, en avait fait moins de 80.000. Les ciné-concerts de films muets affichent souvent complet, ou sont très remplis, comme ceux organisés régulièrement par le Louxor (dernièrement, Cadet d’eau douce de Buster Keaton ou La Jeune fille au carton à chapeau, film soviétique de 1927 où il y avait également pas mal de monde). Même des ciné-concerts de grandes fresque du muet, comme les Abel Gance (Napoléon, J’Accuse), remplissent des salles. Certes, il s’agit de projections spéciales, d’évènements, mais ils tendent à prouver que le public est là, intéressé, et que cette notion d’évènement peut être déclinée sur plusieurs de formes (festivals, rencontres, ciné-clubs…) pour peupler des salles obscures.

J’accuse, d’Abel Gance, vient de s’offrir un coffret Blu-ray limité, 99 ans après sa sortie en salles !

 

Il est évident que sur le long terme, la VOD va remplacer définitivement le marché de l’édition physique – encore que le marché de la vidéo patrimoine tend à se maintenir, quand celui de l’actualité s’effondre. Certes, Netflix n’affiche pas beaucoup d’intérêt pour les films anciens. Paradoxalement, ils ont racheté les droits pour restaurer et exploiter De l’autre côté du vent, dernier film d’Orson Welles, totalement maudit, jamais monté, quand bien même les rushes sont là. D’ailleurs, sera-t-il à Cannes Classics ? Néanmoins, de nombreux autres services de VOD proposent des catalogues plus ou moins importants sur le patrimoine. Mubi, bien sûr, mais aussi FilmoTV ou Universciné (que l’on est heureux de compter parmi nos soutiens), sans parler de la Cinetek ou d’autres plate-formes, plus spécialisées, comme Re:Voir ou la VOD du BFI (hélas inaccessible en France… snif).

La multiplication des supports, quand bien même certains seront amenés à disparaître, sert tout de même un idéal de partage. Il faut bien se dire que jamais ce patrimoine n’a été autant accessible qu’aujourd’hui, justement entre la salle (même si plus en retrait), la vidéo ou la VOD. C’est l’essentiel. Que les films soient vus. Le Festival Lumière remplit ses salles avec des grands classiques ou des films de jadis qui refont surface grâce aux restaurations. Tous les espoirs sont permis. Reste à voir, aussi, ce que va mettre en place Nicolas Winding Refn sur sa plate forme ByNWR, alors qu’il a fait restaurer Marée nocturne (Night Tide), premier rôle principal de Dennis Hopper, longtemps invisible. L’essentiel est donc que ça évolue, que ça ne stagne pas, et c’est le cas !

Dennis Hopper dans Night Tide

 

Quelle sera la place du site internet par rapport à la revue ?

Outre les différences évidentes de support, la périodicité change tout. Le rythme de la revue, trimestriel, permet une certaine couverture de l’actualité, obligeant à davantage de choix, et en parallèle, des textes de fond, des réflexions plus approfondies. Non pas que le site présente forcément un contenu superficiel, mais on ne passe pas le même temps à lire devant un écran qu’à bouquiner un . Entre chaque publication d’un numéro, on peut se permettre évidemment, avec le site, de chroniquer des événements ou des films, de créer comme des extensions de la revue. Le but est que les contenus communiquent, s’enrichissent mutuellement, permettent de naviguer entre les supports.

Par ailleurs, on travaille également le projet du site (qui sera, par ailleurs, totalement refait) pour entretenir une sorte de base de données. En plus des textes sur les films, il est parfois important, si ce n’est même vital, d’avoir sous la main une matière originale inhérente au film : un extrait, une musique, des photogrammes… Des citations d’un film qui pourraient être accessibles depuis la revue, via téléphone portable ou tablette. Rassurez-vous, ça ne sera pas un flashcode désuet ! Pour revenir à ce que l’on disait plus haut à propos du support papier, c’est aussi un moyen pour ne pas rendre le matériau inerte, au moins à l’heure actuelle – pas dit que ces liens soient encore valables dans 40 ans, faut pas pousser.

A propos de la forme de la revue : quel sera le format, le prix ?

Nous allons faire en sorte qu’avant tout, il s’agisse d’un bel objet. Bel objet, mais pas trop, car il est rapidement tentant de tomber dans un excès graphique ou une trop grande plasticité, ce qui a fait le succès de certains mooks, mais trouve ses conséquences au niveau du prix. C’est important, à nos yeux, que Revus et Corrigés demeure accessible, et pas seulement le privilège d’une niche de cinéphiles. On travaille justement au bon équilibre entre tous ces paramètres, avec évidemment l’envie d’avoir une revue quasiment exhaustive sur les trois mois couverts, à propos du patrimoine. Donc forcément un peu conséquence. Environ 150 pages, telles qu’on le prévoit actuellement. On travaille sur deux gammes tarifaires, entre 10 et 13€ (pour un trimestriel, donc). Ceci va dépendre du succès du crowdfunding que l’on envisage, nous permettant d’ajuster la flexibilité de l’économie de la revue. Le crowdfunding servira évidemment à pré-commander le premier numéro ou à s’abonner (ou d’autres petites choses que l’on fera avec nos partenaires), nous permettant de la sorte d’évaluer certains chiffres pour le tirage. C’est un gros challenge qui fait un peu peur, mais on a hâte d’y être !

Photo : L’Enfer Blanc du Piz Palü

 

Et question bonus: quels sont les films de patrimoine qui vous tiennent le plus à cœur ?

Évidemment, on a chacun nos petites spécialités. L’idée de Revus et Corrigés est aussi de développer le patrimoine au-delà des grands classiques. Par là, j’entends que le but de la revue n’est pas de faire de nouveaux articles sur Citizen Kane ou sur Vertigo. Il y en aura, très sûrement, je ne dis pas… mais l’objectif n’est pas forcément de faire connaître des films déjà ultra-connus. Il y a par exemple un énorme travail à faire sur le cinéma muet qui, hélas, en France, malgré un patrimoine abondant, ne connaît presque aucune médiation – à part les Lumière et Georges Méliès. Même Max Linder n’est plus vraiment connu au-delà de la niche cinéphile, et encore. L’avantage du muet, par exemple, est qu’il a une forme d’universalité, par la force de son récit par l’image. Le muet, comme me l’a fait remarquer un ami il y a peu, c’est l’inverse du châtiment de Tour de Babel : la barrière du langage est rompue, si l’on fait fi des cartons textes. Et comme souvent, le cinéma muet est exceptionnellement visuel, voire faste, parfois d’un moderne à couper le souffle, il est idéal pour être découvert et remis en avant, bien plus facile d’accès qu’on ne le pense. Aujourd’hui on communique sur les réseaux sociaux avec des courtes séquences animées silencieuses appelées des gifs qui retrouvent cet esprit intemporel du cinéma muet. Et d’ailleurs, dès que l’on poste des gifs du cinéma muet, ils sont très vite relayés et rendent les gens curieux.

Un film comme L’Enfer Blanc du Piz Palü, de Georg Wilhelm Pabst et Frank Arnold de 1929, on peut le montrer par exemple très facilement, il y a tout : c’est épique, très moderne, le récit est tout à fait universel, la musique incroyable, Leni Riefenstahl magnifique… Et il y a toujours des renvois à faire avec l’actualité, ce qui est aussi important pour nous, puisque les époques doivent communiquer. Dans L’Enfer Blanc du Piz Palü, il y a une séquence de sauvetage en montagne où des colonnes de personnes se distinguent dans la nuit à leurs torches. Visuellement, c’est dingue, et j’y ai évidemment repensé avec une image similaire aperçue dans The Lost City of Z, autre film d’aventure où il est question d’explorer un territoire mortel.

Actuellement, on prend notre pied à écrire sur Samuel Fuller, qui fait l’objet d’un immense cycle transmédia, avec la sortie d’un documentaire réalisé par sa fille Samantha Fuller, A Fuller Life, deux rétrospectives, une à la Cinémathèque française et une à la Cinémathèque de Toulouse, et la sortie de trois bouquins, rien que ça ! Parmi sa longue filmographie, il y a des films très connus, d’autres moins. L’avantage, c’est que c’est un réalisateur très moderne, très brut de décoffrage, qui a influencé nombre de cinéastes. Ceux qui aiment Il Faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg doivent voir Au-delà de la gloire, récit autobiographique de Fuller lors de la guerre. Ceux qui aiment L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford d’Andrew Dominik peuvent déjà entrevoir ses fondations dans J’ai tué Jesse James, premier film de Fuller, dont la séquence de meurtre est quasiment identique. Ceux qui ont aimé White God de Kornél Mundruczó découvriront avec joie l’une de ses influences, White Dog.

Il y a encore beaucoup de travail pour redécouvrir certains patrimoines, pour écrire dessus, pour les faire connaître. Même dans des cinématographies très connues, même dans le cinéma américain. Prochaînement (du 11 au 14 janvier), le Musée d’Orsay va faire une programmation sur la danse et le cinéma à l’occasion de leur très belle exposition « Degas, Danse, Dessin ». La programmation est fantastique, car il y a des oeuvres très connues (Les Chaussons Rouges), des courts du muet (notamment des frères Lumière ou de Germaine Dulac) ou un film de et avec Gene Kelly qui est totalement passé à la trappe, Invitation à la danse, merveille technique où Gene Kelly est incrusté dans des univers de dessin-animé et dans avec des personnages en animation ! Et on est en 1956, plus de trente ans avant Qui veut la peau de Roger Rabbit !

Et puis il y a encore tous les patrimoines peu connus, les cinématographies du monde qui ne demandent qu’à être de nouveau explorer, de nouveau mis au devant de la scène. L’idée n’est pas de dire « c’était mieux avant », juste de dire que, tout simplement, on a encore beaucoup à apprendre de la redécouverte de ces films, y compris pour mieux apprécier ce qui se fait aujourd’hui.

C’est mieux de savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va.

Un grand merci à Marc Moquin!

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Nicolas Santal

Cet article a été rédigé par Nicolas Santal, rédacteur de Critique-film.fr