Test Blu-ray : Zatoïchi – Les années Daiei – Partie 1

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Zatoïchi – Les années Daiei – Partie 1

Japon : 1960 – 1963
Titre original : Zatoichi
Réalisation : Kazuo Mori, Kenji Misumi, Tokuzo Tanaka
Scénario : Minoru Inuzuka, Seiji Hoshikawa
Acteurs : Shintaro Katsu, Masayo Banri, Toru Abe
Éditeur : Roboto Films
Durée : 7h00 environ
Genres : Chanbara, Drame
Dates de sortie cinéma : 1960 – 1963
Date de sortie BR/4K : 16 décembre 2025

Les origines de Zatoïchi – Le bandit aveugle (1960) : Avant de devenir Zatoïchi, Shintaro Katsu incarne Suginoichi, un bandit aveugle froid et ambitieux, prêt à tout pour s’emparer du pouvoir, au détriment de ceux qui l’entourent… La légende de Zatoïchi – Le masseur aveugle (1962) : Le masseur aveugle Zatoïchi rend visite à un chef yakuza. Bientôt entraîné dans un conflit avec un clan rival, il se lie d’amitié avec un samouraï malade du camp adverse, tandis que la guerre entre les deux factions devient inévitable… La légende de Zatoïchi – Le secret (1962) : Les tensions entre deux gangs rivaux éclatent au grand jour. Chaque chef désigne son champion : un ancien samouraï devenu pêcheur, porteur d’un lourd secret, et Zatoïchi, joueur invétéré et masseur, dont le sabre frappe avec la fulgurance de l’éclair… La légende de Zatoïchi – Un nouveau voyage (1963) : Zatoïchi tente de se retirer dans son village natal, mais la violence le rattrape lorsqu’il se retrouve mêlé à un conflit entre un clan de yakuzas et des villageois opprimés… La légende de Zatoïchi – Le fugitif (1963) : À son arrivée dans la ville de Shimonita, Ichi apprend qu’un chef yakuza local a mis sa tête à prix. Pris au piège, il découvre qu’un ancien amour a été assassiné. Dévoré par la colère, il part affronter les meurtriers : un ronin mercenaire et son clan…

Les films

[4/5]

Alors, qui est Zatoïchi, pour les deux cancres du fond ? Au Japon, durant la période Edo, Ichi – surnommé Zatoïchi – est un masseur aveugle itinérant. Doué au sabre, ayant eu dans sa jeunesse de douteuses fréquentations, il s’agit d’un vagabond au grand cœur ayant le chic pour se retrouver dans des situations compliquées et cherchant toujours à protéger la veuve, l’orphelin, et plus largement les innocents des luttes entre clans de yakuzas. Au cinéma, le personnage de Zatoïchi est né en 1962, de l’adaptation d’une courte nouvelle de Kan Shimozawa parue en 1961. Réalisé par Kenji Misumi pour la Daiei, La Légende de Zatoïchi : Le Masseur aveugle est le premier d’une série de 26 films, qui mettront tous en scène Shintarō Katsu dans le rôle de Zatoïchi. En l’espace de seulement onze ans, 25 films consacrés au personnage de Zatoïchi sortiront sur les écrans japonais. Le 26ème et dernier, réalisé par Shintarō Katsu lui-même, sortira quant à lui en 1989.

Popularisé auprès des cinéphiles par Wild Side, qui édita en DVD une large poignée de films de la saga au début des années 2000, Zatoïchi réapparait aujourd’hui grâce aux efforts éditoriaux de Roboto Films, qui nous propose un coffret Blu-ray regroupant les quatre premiers films de la série, ainsi qu’un film « précurseur » sorti en 1960, mettant déjà en scène Shintarō Katsu dans la peau d’un aveugle plutôt doué pour les affrontements au sabre. C’est naturellement avec celui-ci, renommé ici Les origines de Zatoïchi – Le bandit aveugle, que l’on va commencer l’exploration de ce coffret. Dans ce film, antérieur à la saga officielle, la figure du combattant aveugle surgit comme une anomalie poétique dans le paysage du chanbara traditionnel. Pourtant, Shintarō Katsu y plantait déjà les graines d’un personnage qui refuse la posture héroïque classique. Suginoichi, le bandit aveugle, froid et ambitieux, n’est pas un samouraï flamboyant, mais un homme assez abject, diminué. Mais derrière ce corps fragile se cache une puissance insoupçonnée. Le noir et blanc accentue cette dualité : les ombres deviennent des alliées, les contrastes sculptent un monde où la cécité n’est pas un handicap mais une manière de percevoir autrement. Derrière les combats, habilement chorégraphiés par Kazuo Mori, il y a une réflexion sur la marginalité, sur la possibilité de transformer une faiblesse en force.

Dans La légende de Zatoïchi – Le Masseur aveugle, la saga prend véritablement son envol, en partie grâce à l’immense talent de metteur en scène de Kenji Misumi. Ici, on découvre donc le personnage de Zatoïchi tel qu’on le suivra pendant plus d’une vingtaine de films, et le film l’installe dans sa routine pour le moins paradoxale : masseur de métier, sabreur de destin. Le film joue sur cette contradiction, et l’animation des gestes quotidiens – le massage, le déplacement hésitant – contraste avec la fulgurance des combats. Le noir et blanc, encore une fois, sert de révélateur : les visages se figent dans la peur, les lames scintillent comme des éclairs. Le masseur aveugle interroge la place du corps dans la société, la manière dont un homme rejeté peut devenir figure mythique. Difficile à la découverte de ce premier film de ne pas penser à d’autres films japonais sortis à la même époque, qui explorent eux aussi la fragilité des codes samouraï, tels que Yojimbo / Le Garde du corps d’Akira Kurosawa (1961) ou Harakiri de Masaki Kobayashi (1962).

La légende de Zatoïchi – Le Secret (1962) approfondit cette logique. Dans le film, on en apprendra un peu plus sur le personnage principal, et notamment sur sa relation avec son frère, manchot, qui se trouve également être son rival en amour, interprété par Tomisaburô Wakayama (qui était le véritable frère de Shintarō Katsu). Et dans ce monde où les secrets circulent comme des fantômes, où la vérité se cache derrière les apparences, Zatoïchi, l’aveugle, devient paradoxalement celui qui voit le mieux : il perçoit les mensonges, les trahisons, les hypocrisies, et c’est précisément pour protéger un secret honteux qu’un clan décidera de traquer Zatoïchi. Le noir et blanc accentue l’atmosphère de mystère, avec des cadrages serrés qui enferment les personnages dans leurs mensonges. Le Secret est un film sur la perception, sur la manière dont l’absence de vue peut devenir une forme de clairvoyance. Derrière les combats, il y a une réflexion sur la vérité, sur la capacité de l’homme à affronter ses propres illusions.

Avec La légende de Zatoïchi – Un nouveau voyage (1963), la saga passe à la couleur. Ce changement n’est pas anodin : il marque une évolution du personnage, une ouverture vers un monde plus vaste. Les couleurs apportent une nouvelle dimension, elles donnent chair aux paysages, elles accentuent la violence des combats, et l’effet est d’autant plus impressionnant que la photo est signée Chikashi Makiura, futur directeur photo de la saga Baby Cart. Le film raconte un voyage, mais ce voyage est autant intérieur qu’extérieur, avec un héros en souffrance, s’agenouillant notamment devant un de ses adversaires. Zatoïchi se confronte ainsi à ses propres limites, à ses failles, à son handicap même. La couleur devient métaphore de cette ouverture : le monde n’est plus seulement fait d’ombres et de lumières, il est désormais saturé de nuances. Un nouveau voyage interroge la possibilité de changer, de se réinventer, de trouver une place dans un monde qui évolue, et où l’élève est parfois amené à affronter son maître.

Enfin, La légende de Zatoïchi – Le Fugitif (1963) confirme cette mutation. Au fil des épisodes, le personnage de Zatoïchi s’affine ; désormais en fuite, il est ici poursuivi par ses ennemis, mais aussi par son propre destin. La couleur accentue la tension : les paysages deviennent des pièges, les visages des menaces. Le film interroge la notion de fuite : peut-on échapper à soi-même, peut-on fuir son propre passé ? Zatoïchi, aveugle, avance dans un monde saturé de dangers, et chaque combat devient une métaphore de cette lutte intérieure. Au cœur de cet épisode, courage, trahison, fidélité amoureuse, cupidité et rivalités se bousculent. Le fugitif est un film sur la survie, sur la capacité de l’homme à résister malgré tout. Derrière les combats spectaculaires (et notamment un final qui s’impose comme l’un des meilleurs de ce début de saga), il y a une réflexion sur la condition humaine, sur la fragilité et la force, ainsi que sur la possibilité de trouver une forme de liberté dans la fuite (ou plus largement dans la marginalité).

Les cinq films réunis au cœur du coffret édité par Roboto Films – à savoir Le Bandit aveugle, Le Masseur aveugle, Le Secret, Un nouveau voyage et Le Fugitif – forment un ensemble cohérent, une saga qui interroge la marginalité, la perception, la vérité, le voyage et la fuite. Il s’agit de films courts et généralement très efficaces, qui de nos jours se suivent presque à la façon d’une série TV, dans le sens où les événements ont souvent une incidence sur la suite de la trajectoire de Zatoïchi. Par exemple, c’est le geste de clémence du personnage à la fin du Secret qui sera le point de départ de l’intrigue d’Un nouveau voyage. Les premiers films de la saga utilisent le noir et blanc de façon assez habile, dans le but d’accentuer la tension, mais l’arrivée de la couleur avec le troisième opus ouvrent de nouvelles perspectives, qui vont de pair avec un approfondissement psychologique du personnage principal. Et puis, bien sûr, il y a Zatoïchi en lui-même : un personnage passionnant, qui refuse les codes classiques, qui transforme sa faiblesse en force, et qui deviendra une figure mythique presque malgré lui. On attend la suite avec une certaine impatience !

Le coffret Blu-ray

[5/5]

Nouvel éditeur s’étant rapidement créé une place de choix dans le cœur des fans de cinéma japonais grâce à ses éditions somptueuses, Roboto Films remet le couvert avec le coffret Blu-ray Zatoïchi : Les années Daiei – Partie 1, qui s’offre une édition collector Blu-ray assez sublime. Présenté dans un beau coffret rigide embossé avec effet « picot » contenant cinq digipacks élégants, aux visuels minimalistes et pour le moins soignés, ce coffret Blu-ray n’oublie pas d’être un bel objet, dont les illustrations sont signées par l’artiste neversois Péchane exclusivement pour cette édition française. Bref, ce coffret semble avoir été pensé pour séduire autant les amateurs de cinéma que les collectionneurs. Côté technique, l’image des Blu-ray restitue avec une précision étonnante les détails des films. Les trois premiers, en noir et blanc, bénéficient d’une restauration qui accentue les contrastes, qui redonne aux ombres leur profondeur. Les deux suivants, en couleurs, retrouvent une vivacité qui redonne aux films tout leur éclat – un bel hommage rendu à la sublime photo de Chikashi Makiura. Les noirs sont profonds, les contrastes équilibrés, et la définition permet d’apprécier chaque détail du décor. Quelques séquences montrent encore des limites liées aux matériaux d’origine, mais l’ensemble est absolument remarquable. Le son, en japonais DTS-HD Master Audio 2.0, fait preuve d’une parfaite clarté. Les dialogues sont nets, les ambiances discrètes trouvent leur place dans le mixage, et la musique bénéficie d’une dynamique tout à fait satisfaisante. Pas de démonstration acoustique tonitruante, mais des mixages cohérents qui respectent l’esprit de la saga, quelque-part entre le spectacle et la contemplation.

Les suppléments du coffret Zatoïchi : Les années Daiei – Partie 1 sont généreux et passionnants. Chaque film bénéficie d’une présentation par Clément Rauger, qui replace l’œuvre dans son contexte et souligne ses spécificités. Dans sa présentation du Bandit aveugle (15 minutes), il reviendra sur l’immoralité du personnage central, un « anti-Zatoïchi ». Il évoquera également les carrières de Kazuo Mori et Shintarō Katsu. Dans sa présentation du Masseur aveugle (16 minutes), il reviendra sur la particularité de la carrière de Kenji Misumi, puis abordera le film en lui-même, détaillant l’importance non seulement de Misumi, mais également du scénariste Minoru Inuzuka ou encore du directeur photo Chikashi Makiura, à qui l’on doit la fameuse inversion de plans en « négatif ». Dans sa présentation du Secret (12 minutes), il reviendra sur l’intrigue du film, ainsi que sur la carrière de Tomisaburô Wakayama et sur la musique d’Ichirō Saitō, très différente de celle d’Akira Ifukube sur le premier opus. Dans sa présentation d’Un nouveau voyage (9 minutes), il reviendra sur l’arrivée de la couleur ainsi que sur celle de Tokuzō Tanaka derrière la caméra. Il évoquera la longue carrière du cinéaste, très étroitement liée à celle de Shintarō Katsu, ainsi que le casting et les particularités du film. Dans sa présentation du Fugitif (13 minutes), il reviendra sur la carrière du scénariste du film, Seiji Hoshikawa, spécialiste du chanbara, et sur les « ajustements » qu’il a apporté dans la saga, ainsi que sur les acteurs du film.

En plus des présentations de Clément Rauger, on trouvera également une présentation du film Le Masseur aveugle par Takashi Miike (3 minutes), qui revient sur la manière dont le personnage a évolué au fil des films, mais a commencé de façon « sombre et austère » avec l’opus inaugural de Misumi. On continuera avec un entretien avec Fabien Mauro (30 minutes), consacré à la « Naissance du Mythe » et qui analysera la manière dont la saga s’est construite, en cherchant à proposer une alternative à la télévision et aux codes classiques du chanbara. Il reviendra également sur les particularités du personnage de Zatoïchi, ce que lui a apporté Shintarō Katsu. Après avoir analysé de façon très fine le premier film de la saga, il entreprendra d’aborder l’évolution de la saga vers quelque-chose d’un peu plus léger et familial. On aura également le droit à un sujet documentaire intitulé « Le Guerrier handicapé : un grand mythe du cinéma martial » (14 minutes) interroge la place du handicap dans le cinéma d’action japonais, et montre comment Zatoïchi et quelques autres sont parvenus à transformer une faiblesse en force. Une poignée de bandes-annonces complète l’ensemble. L’ensemble est cohérent, généreux, et confirme que l’éditeur a voulu offrir une édition à la hauteur des attentes des cinéphiles !

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