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Critique : Mamma Roma

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Mamma Roma

Italie, 1962
Titre original : Mamma Roma
Réalisateur : Pier Paolo Pasolini
Scénario : Pier Paolo Pasolini
Acteurs : Anna Magnani, Ettore Garofolo, Franco Citti et Silvana Corsini
Distributeur : Carlotta Films
Genre : Drame
Durée : 1h46
Date de sortie : 6 juillet 2022 (Reprise)

2,5/5

Pendant les quinze ans que sa filmographie a pu durer, jusqu’à sa mort violente en 1975, Pier Paolo Pasolini s’est essentiellement attaché à une seule et unique tâche. Cette entreprise cinématographique a consisté à rendre compatibles les deux mondes qui lui étaient les plus chers. D’un côté, la classe populaire italienne à laquelle il a tenté sans cesse de trouver une certaine noblesse dans l’âme. Et de l’autre, une vision parfois mythique, parfois militante, quoique toujours poétique de ce même univers, laissé largement à l’abandon par le reste de l’industrie filmique transalpine de son époque.

Son deuxième long-métrage est l’incarnation parfaite de ce grand écart social et artistique. Car autant Mamma Roma tient admirablement compte d’un vague miracle économique en Italie au début des années ‘60 dont mêmes les plus grands parias de la bienséance bourgeoise ont su profiter, autant cette histoire d’une mère indigne qui récupère sur le tard – trop tard ? – son fils adolescent souffre d’un rythme dramatique poussif.

Anna Magnani y tient certes son ultime grand rôle, en ancienne prostituée qui ne sait pas comment éviter à sa progéniture un avenir aussi malheureux que ne l’a été sa propre vie jusque là. Mais son exubérance constante, à la fois dans les moments de douce revanche sur une existence en marge de la société et dans ceux exposés à des retours de manivelle plus tragiques, s’accorde seulement tant bien que mal avec les aspirations plus éthérées de son réalisateur.

Tandis que les interprétations de la plupart des autres comédiens, plutôt amateurs, ne sont d’aucun recours pour conférer au récit une unité tangible, c’est Franco Citti qui tire finalement le mieux son épingle du jeu. Sa posture largement passive, en prédateur redoutable attendant patiemment le moment opportun pour frapper, symbolise à elle seule le code moral sans pitié des classes défavorisées, en Italie et ailleurs dans le monde. Contrairement aux grands gestes dans le vent de Magnani et à la vacuité sournoise du récit dans son ensemble.

© 1962 Angelo Novi / Arco Film / Carlotta Films Tous droits réservés

Synopsis : Grâce au mariage de son maquereau Carmine avec une paysanne, la prostituée Mamma Roma espère enfin pouvoir entamer une vie plus respectable. Pour ce faire, elle récupère son fils Ettore et s’installe avec lui dans une nouvelle cité proche de Rome. Mais ses projets idéalistes tardent à se concrétiser. Notamment l’insertion sociale de Ettore qui, en bon adolescent oisif, préfère traîner avec ses copains du quartier et draguer les filles, au lieu de chercher sérieusement un travail.

© 1962 Angelo Novi / Arco Film / Carlotta Films Tous droits réservés

Au début des années 1960, le mythe de la prostitution pittoresque avait encore de beaux jours devant lui en Italie. Deux ans après que Federico Fellini avait astucieusement sublimé le monde de la nuit à Rome dans La dolce vita, Pier Paolo Pasolini en donne un aperçu pas non plus trop funeste. Peu importe les fréquentations et le métier de son personnage principal, cette femme plus très jeune y est presque traitée comme une sorte de mascotte dans son microcosme nocturne.

En guise de preuve de ce statut particulier, on pourrait citer sa prestation moqueuse lors du mariage de Carmine sur lequel s’ouvre le film ou bien ses discussions informelles avec d’autres créatures de la nuit sur le chemin du retour du lieu où elle fait le tapin. Un indice supplémentaire de cette réduction hâtive au cliché de la putain au grand cœur pourrait être l’absence quasiment systématique de Mamma Roma de la plupart des parties de l’intrigue n’ayant pas trait à son monde du travail, légitime ou licencieux.

Son abnégation chronique de toute forme de bonheur personnel ne se voit justifiée que par celui qu’elle souhaite réserver à tout prix à son fils. Sauf que celui-ci cultive des ambitions diamétralement opposées à celles de sa mère, à condition qu’il en ait pour commencer. Pour lui, l’accomplissement de soi consiste à gagner une position dominante au sein de sa bande de potes, ainsi que, éventuellement, à vivre ses premiers ébats amoureux. Rien d’étonnant de la part d’un adolescent qui n’a pas encore commencé à chercher sa place dans une société en constante évolution.

Par conséquent, le discours tristement réaliste que le curé tient à sa mère, empressée de brûler les étapes de la recherche de travail, n’a pas plus d’emprise sur lui que ce premier emploi tant convoité par elle qu’Ettore remplit avec beaucoup de nonchalance et très peu de détermination de s’y éterniser. Bref, le rêve illusoire de l’ascension sociale ne prend réellement forme ici pour personne, ni pour la mère contrainte de faire marche arrière, ni pour son fils dépourvu d’une quelconque boussole morale et même sociale.

© 1962 Angelo Novi / Arco Film / Carlotta Films Tous droits réservés

D’un point de vue formel, Mamma Roma affiche la même schizophrénie, par moments intéressante mais en fin de compte assez frustrante. Au rythme globalement lent de la narration y répond un regard déjà plus engageant sur cette Italie de demain, faite de cités toutes belles, toutes neuves au milieu d’immenses terrains vagues. Dans ce no man’s land, sur lequel de rares ruines anciennes sont le seul lien vers le passé, un nouvel ordre social reste à être inventé.

En pessimiste incorrigible, Pier Paolo Pasolini reste lucide quant aux possibilités d’un réel progrès dans ce milieu coupé de la vitalité du monde. Dès lors, les quelques sursauts improvisés d’un semblant de communauté – en mal, lors du guet-apens tendu au riche restaurateur et en bien à la tout fin, quand ses voisins empêchent Mamma Roma de commettre l’irréparable – comptent parmi les séquences les plus bâclées du film. Alors que les quelques moments de grande solitude sonnent infiniment plus justes dans le contexte d’un conte sur le monde contemporain en pleine déroute.

Culturellement, le deuxième long-métrage de Pier Paolo Pasolini n’atteint pas non plus totalement ses objectifs. On a beau y citer Dante en prison et le renvoi chanté de reproches pendant le repas du mariage a tout d’un ancêtre du slam, la classe populaire ne s’y conforme jamais tout à fait à l’image idéalisée que le réalisateur souhaite véhiculer. Par l’intermédiaire de son déplacement vers des terres plus modernes et donc plus anonymes, elle aura irrémédiablement perdu de sa saveur authentique.

Néanmoins, il y a une figure narrative dont la belle récurrence permet au récit d’afficher au moins une prestance toute relative : la répétition. Plusieurs fois, des motifs visuels ou des dispositifs s’y font écho – Carmine qui revient à la charge devant la porte de Mamma Roma, Ettore qui marche dans la rue d’abord avec sa mère, puis avec Bruna, la fille facile du quartier, ou bien la longue promenade accompagnée dans la nuit – afin de souligner, pas sans subtilité, à quel point les choses se dégradent progressivement.

© 1962 Angelo Novi / Arco Film / Carlotta Films Tous droits réservés

Conclusion

Sous réserve de ne pas l’avoir revu depuis longtemps, les débuts de Pier Paolo Pasolini à travers Accattone nous avaient subjugués par la pureté de son discours tragique. Son deuxième film nous paraît déjà plus problématique. En dépit de toutes ses bonnes intentions de constat social sans appel, Mamma Roma s’efforce trop de dresser le double portait de la disparition d’un milieu social faussement réhabilité d’un côté et de son inscription forcée dans une ode cinématographique de l’autre. Résultat de cette course surchargée à la légitimité en termes sociaux et artistiques : une œuvre étrangement exsangue, presque léthargique. C’est en tout cas un film dépourvu de l’âme qui faisait battre les interprétations si incarnées dont Anna Magnani était capable auparavant chez des réalisateurs comme Robert Rossellini, Luchino Visconti et Jean Renoir.

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