Critique : Los delincuentes

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Los delincuentes

Argentine : 2023
Titre original : –
Réalisation : Rodrigo Moreno
Scénario : Rodrigo Moreno
Interprètes : Daniel Elias, Esteban Bigliardi, Margarita Molfino
Distribution : Arizona Distribution / JHR Films
Durée : 3h09
Genre : Drame
Date de sortie : 27 mars 2024

4/5

Synopsis : Román et Morán, deux modestes employés de banque de Buenos Aires, sont piégés par la routine. Morán met en oeuvre un projet fou : voler au coffre une somme équivalente à leurs vies de salaires. Désormais délinquants, leurs destins sont liés. Au gré de leur cavale et des rencontres, chacun à sa manière emprunte une voie nouvelle vers la liberté.

Pour beaucoup, le cinéma le plus important, le plus riche, le plus varié, le plus innovant, c’est de l’autre côté de l’Atlantique qu’on le trouve, plus précisément dans la moitié nord du continent américain. Ne serait-ce pas plutôt dans la moitié sud de ce continent, en Argentine, que, depuis de nombreuses années, on pouvait le trouver ? (Utilisation de l’imparfait pour montrer le doute qu’on peut avoir sur l’avenir du cinéma argentin avec l’arrivée au pouvoir de Javier Milei). Los Delincuentes est un film de plus qui apporte de l’eau à ce moulin. Sur une idée de départ d’une grande simplicité, Rodrigo Moreno sort des clous du cinéma balisé trop souvent pratiqué un peu partout dans le monde pour nous entraîner durant 189 minutes dans une histoire qui, finalement, va s’avérer d’une grande richesse, une histoire qui nous transporte d’une très grande ville, Buenos-Aires, à une bourgade de 800 habitants, Alpa Corral, dans la province de Cordoba.

Cette histoire d’une grande simplicité, c’est celle d’un employé de banque de Buenos-Aires, Morán, originaire de Salta, qui, après mûre réflexion et de nombreux calculs, a décidé de se lancer tout seul, du moins dans un premier temps, dans un braquage un peu spécial : partir avec 650 000 dollars pris dans les coffres de la banque où il travaille et … se rendre très vite à la police. Idée totalement saugrenue, direz vous ! Sauf que, d’après ses calculs, cette somme de 650 000 dollars correspond au total des salaires que lui et un autre employé de la banque du même âge toucheraient d’ici leur retraite, distante de 25 années. En se rendant à la police, il sera condamné à 6 ans de prison, mais sera libéré pour bonne conduite au bout de 3 ans 1/2. Si, grâce à la complicité qu’il va réussir à obtenir de la part d’un collègue, il retrouve les 650 000 dollars à sa sortie de prison, ce collègue et lui auront de quoi vivre sans avoir la nécessité de travailler : 3 ans 1/2 de prison à comparer à 25 années d’un travail sans intérêt, voilà le calcul de Morán.

On peut supposer que Rodrigo Moreno a dû entendre souvent ce fréquent plaidoyer en faveur des séries dont les plateformes nous abreuvent : dans les séries, le ou les réalisateurs peuvent prendre leur temps, elles ou ils ont ainsi toute latitude pour montrer toutes les facettes de leurs personnages. Pas de problème, a-t-il dû se dire, moi aussi, réalisateur de cinéma, je vais prendre mon temps pour faire passer au travers de mes personnages et de leur façon de vivre les confrontations que j’ai en tête : confronter la ville à la nature, la morosité du monde du travail à la liberté offerte par les loisirs, la dépendance à l’autonomie, la routine à l’aventure, Morán, un homme qui prend le risque de se révolter contre son sort, à Román, les mêmes lettres pour former son prénom, mais qui lui de réfugie dans l’obéissance ! Méfiance toutefois, car il ne faut pas que le spectateur en arrive à trouver le temps long et finisse par s’ennuyer, or tous les réalisateurs de cinéma ne sont pas des cadors en la matière : à côté des maîtres comme Lav Diaz, il y a les cancres comme Abdellatif Kechiche. Eh bien, Rodrigo Moreno, réalisateur argentin peu prolifique et peu connu, s’avère excellent pour entretenir la tension tout en folâtrant tranquillement, en particulier dans les scènes tournées à la campagne. Certes, il a la chance d’avoir à sa disposition, d’un côté, une ville, Buenos-Aires, qui, tout en étant sud-américaine, a une architecture très européenne, de l’autre, la campagne, magnifique, de la région de Cordoba. Une matière qu’il va utiliser avec intelligence, suivant de loin Morán, habillé en employé de banque modèle, se frayant un passage au milieu du grouillement citadin et retrouvant à Alpa Corral, en tenue décontractée, son passé de provincial venant de Salta. La façon dont le réalisateur raconte son histoire est d’une grande inventivité : c’est ainsi qu’on abandonne brutalement Morán arrivant à Alpa Corral et demandant aux gamins du village s’il peut jouer au football avec eux pour le retrouver chez les policiers où il est allé se dénoncer. Que s’est-il passé entre temps ? Beaucoup d’évènements dont on aura connaissance beaucoup plus tard et qui vont amener les spectateurs à (re)voir d’un autre œil toute la séquence consacrée à Román, visionnée entre temps ! C’est ainsi que, pour mettre en parallèle ce que vivent, chacun de ce côté, Morán et Román, il utilise à 2 reprises, de façon astucieuse, le procédé du « split-screen » : par exemple, dans la première scène utilisant ce procédé, on passe par un glissement progressif de Román fumant une cigarette, seul dans sa chambre, à un écran partagé, Morán à gauche, fumant sa cigarette en prison, Román à droite. Après quelques secondes dans cette situation binaire, un glissement s’opère de nouveau qui, in fine, nous permet de retrouver cette fois ci Morán seul dans sa prison.

Par ailleurs, il semble évident que, pour le réalisateur, la vie à la campagne que vivent Ramon (toujours les mêmes lettres que pour Morán et Román !) et les 2 sœurs Morna et Norma (là aussi, les mêmes lettres pour ces 2 prénoms !), le trio que Morán et Román vont être amenés à rencontrer, séparément, à Alpa Corral, est beaucoup plus libre celle vécue en ville par les 2 employés de banque, tout comme est évident son désir de montrer l’aliénation que subissent les travailleurs dans certaines professions en faisant appel au même comédien pour interpréter les rôles de Del Toro, le directeur de l’agence bancaire où travaillent Morán et Román, et de Garrincha, le « caïd » de la prison qui tient sous sa coupe ses compagnons de captivité. Ce comédien n’est autre que Germán De Silva, que l’on avait découvert il y a 12 ans dans le magnifique Les acacias, caméra d’or cannoise en 2011. Dans une distribution d’excellent niveau, on retrouve Laura Paredes, coscénariste et comédienne dans Trenque Lauquen, interprétant ici le rôle de Laura Ortega, l’enquêtrice envoyée dans la banque par la compagnie d’assurance, à la suite du braquage. Autre comédien déjà rencontré à plusieurs reprises, Esteban Bigliardi, l’interprète de Román. Sans qu’on puisse rapprocher le cinéma de l’un au cinéma de l’autre, Rodrigo Moreno a choisi de montrer dans Los delincuentes quelques images de L’argent de Robert Bresson, cet argent qui semblait si important pour Morán au début du film lorsqu’il était « prisonnier » d’un travail sans intérêt et qui l’est beaucoup moins, à la fin du film, quand il respire à nouveau le parfum de la liberté. Ce très beau film, présenté dans la sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes 2023, est accompagné par un beau choix de musiques, allant de Violeta Parra à Jean-Sébastien Bach en passant par Camille Saint-Saëns et Astor Piazzolla.
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