Chungking Express

Hong Kong, 1994
Titre original : Chung Hing sam lam
Réalisateur : Wong Kar-Wai
Scénario : Wong Kar-Wai
Acteurs : Brigitte Lin, Tony Leung, Faye Wong et Takeshi Kaneshiro
Distributeur : The Jokers Films
Genre : Drame romantique
Durée : 1h42
Date de sortie : 20 décembre 2023 (Reprise)
3/5
Au plus tard à partir de son troisième long-métrage, le réalisateur Wong Kar-Wai s’était imposé comme le maître de la mélancolie romantique. Car une fois débarrassé de son esthétique chargée et de son dispositif narratif sous forme de diptyque à la durée déséquilibrée, Chungking Express est au fond une réflexion sur la nature fragile de l’amour. Un amour qui n’y est guère appelé à s’épanouir, surtout à cause de l’incapacité des personnages de lâcher prise de leurs illusions romantiques, sans commune mesure avec le monde qui les entoure.
En effet, l’autre qualité indéniable du film consiste en sa facilité à nous plonger, tous sens réunis, dans une ville d’Hong Kong du milieu des années 1990 n’existant en partie plus sous cet aspect-là. La densité de la population s’y est sans doute encore accrue. Mais quelques gadgets technologiques adroitement placés, comme le bipeur et le répondeur intégré au fax, datent presque imperceptiblement le récit.
Or, ce dernier préserve une dose considérable de modernité, non pas à cause de certains effets de style qui ne sont heureusement pas passés à la postérité, mais grâce au regard très lucide sur les difficultés à communiquer, pour commencer, et à plus forte raison à réellement tomber amoureux. Peut-être encore plus que dans le film le plus populaire de Wong Kar-Wai, In the Mood for Love sorti six ans plus tard, dans Chungking Express il est question d’empêchement, de solitude et d’un déracinement affectif et culturel qui laissent forcément les personnages aux abois. Ou plus précisément prisonniers d’une vision du monde qui ne sait plus dépasser une subjectivité nombriliste, au profit d’une ouverture sincère vers l’autre.
Avec très joliment tissée en filigrane une décomposition systématique des stéréotypes de genre – en tout cas dans leur définition occidentale –, puisque les femmes y mènent indéniablement la danse, alors que les hommes se morfondent dans le deuil impossible de leurs relations passées.

Synopsis : Depuis un mois, le jeune policier Wu s’est fait larguer par sa copine May. D’un accord unilatéral, il lui laisse un mois supplémentaire pour reprendre contact. Faute de nouvelles de sa part, Wu tente de tomber amoureux, au cours d’une soirée bien arrosée, d’une femme mystérieuse aux lunettes de soleil et aux cheveux blonds. Son confrère à la matricule 663 fréquente le même restaurant de rue que Wu. Lui aussi est inconsolable d’un sérieux chagrin d’amour, puisque sa copine hôtesse de l’air vient de le quitter au bout d’un an. Toutefois, Faye, qui travaille dans le restaurant, ne tarde pas à s’éprendre de lui. Sauf qu’elle n’ose pas lui avouer son amour.

Deux courses intimes
La voix off, les jeux réguliers d’optique, la bande son truffée de tubes d’origine américaine : à première vue, tout contribuerait dans Chungking Express à nous laisser imperméable au propos souvent tortueux de son réalisateur. Curieusement, ce long-métrage de Wong Kar-Wai nous subjugue malgré son esthétique soigneusement travaillée et non pas à cause d’elle ! Ce qui pourrait être considéré comme un atout complémentaire, tant le ton mélancolique du film prévaut sur ses excès formels.
Derrière toutes les acrobaties de la caméra, derrière tous ces efforts narratifs employés afin de rendre le récit plus alambiqué se cache ainsi la vérité cruelle de cœurs écorchés à vif, incapables de panser leurs plaies. C’est une histoire d’espoirs démesurés d’un côté, avec ces hommes pas vraiment bien lotis en termes de maturité affective, qui s’adonnent au rêve nullement réaliste de rabibocher une relation arrivée à bout de son cycle de vie. Et de l’autre, celle de femmes qui s’intéressent soit pas du tout, soit excessivement au bien-être de cette gent masculine en pleine crise existentielle.
Cette virilité sur le déclin opte pour la régression affective, au lieu de se reconstruire avec l’aide de pendants féminins plus ou moins impliqués dans cette affaire d’une impasse fortement personnelle. Là où le jeune flic, campé avec une candeur juvénile charmante par Takeshi Kaneshiro, se réfugie dans des routines en guise de béquilles psychologiques sans impact (l’achat compulsif d’ananas en conserve et d’innombrables coups de fil passés pour se consoler avec une fille différente), son confrère aîné, Tony Leung drôlement séduisant en sous-vêtements là encore passés de mode, se console à travers des monologues avec ses peluches et autres torchons et savons. Sans surprise, aucune de ces thérapies n’est couronnée de succès. Par contre, elles véhiculent, l’une comme l’autre, un regard sans fard sur la facilité des hommes à recourir à l’infantilisation, dès que les choses sentimentales ne vont pas comme prévu dans leur vie quotidienne.

Ananas et vol long-courrier
Et les femmes dans tout ça ? Elles demeurent sublimement vagues, tel des fantômes impossibles à saisir pour les hommes, trop obnubilés par leur propre sensation d’abandon. Cela vaut avant tout pour cette drôle de trafiquante des quarante premières minutes de Chungking Express, hermétiquement cachée derrière ses lunettes et sa perruque, mais à laquelle Brigitte Lin sait néanmoins conférer une certaine présence. Elle ne se dévoile jamais et elle parle très peu, contrairement à sa connaissance d’un soir, Wu, qui, lui, ne tarit pas de remarques pleurnicheuses.
De même, d’ores et déjà dans la plus pure tradition de l’approximation des faits selon Wong Kar-Wai, il n’est pas aisé de comprendre les tenants et aboutissants de son activité de dealer, lors de laquelle elle va jusqu’à flinguer tout le monde pour se libérer de l’étau d’un trafic de drogue ayant mal tourné. Qu’à cela ne tienne, ce détachement des choses bordant à l’absence de personnalité fonctionne parfaitement en tant que contrepoids au besoin pressant de grandir émotionnellement dans lequel le jeune flic peine à s’engager sérieusement.
Quant à Faye, la chanteuse Faye Wong dans l’un de ses rares rôles pour le cinéma, elle est l’un de ces personnages inclassables qui pullulent dans l’univers cinématographique imaginé par Wong Kar-Wai. Traitée par Wu de garçon au début de cette deuxième (fausse) moitié du film, elle fait par la suite preuve d’une sensibilité du plus bel effet. Parmi les choses atypiques qu’elle n’a nullement honte de faire figurent le service au restaurant avec la radio qui joue à fond « California Dreamin’ » jusqu’à réduire au strict minimum sa communication initiale avec Matricule 663, les mensonges racontés avec une grande facilité à son patron et cousin afin de gagner du temps pour son projet personnel, ainsi que celui-ci qui consiste à s’introduire dans l’appartement de son nouveau coup de foudre quand il est absent.
Un véritable électron libre, Faye ne se laisse cependant pas dévoyer en simple vecteur qui permettra à l’amour de triompher in extremis. Pour cela, elle fait preuve d’une bien trop grande singularité. À l’image du film dans son ensemble, à la structure bien plus brute et imprévisible que son aspect visuel léché pourrait le laisser croire.

Conclusion
Bientôt treize ans depuis la sortie du dernier film de Wong Kar-Wai ! C’était The Grandmaster, qui aura lui aussi droit à une ressortie chez le même distributeur à la fin du mois de février. Faute de nouvelles œuvres cinématographiques au style inimitable, mieux vaut donc se consoler avec ses neuf longs-métrages précédents. Chungking Express remplit parfaitement ce rôle. Il s’agit d’un film qui brille incontestablement par son vague à l’âme palpable, là où la clarté narrative ne faisait déjà pas partie des priorités du cinéaste chinois alors à ses débuts. Il n’empêche que cette histoire en deux volets sur des policiers en manque d’amour ravira autant les amateurs de Wong qu’elle permettra aux néophytes ou aux sceptiques de se former une opinion plus précise à l’égard de son cinéma.













