Dossiers News — 25 novembre 2016
Back To The Past #22

Amis cinéphiles, bienvenue ! Ton site préféré te propose les Madeleines de Proust de David : par moult souvenirs et autres petites anecdotes, notre rédacteur te racontera comment s’est forgée sa cinéphilie durant sa prime jeunesse, laquelle a considérablement évolué durant son adolescence et son entrée dans l’âge adulte.

Cela s’appelle «  », et vous retrouverez un nouvel article tous les vendredis. Au programme cette semaine, de la boue, et de l’eau ; beaucoup d’eau !

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Une jeune fille récite un poème. Il pleut. Beaucoup, à grandes eaux. Un travelling. Des habitations dévastées, ravagées, détruites, emportées par une catastrophe naturelle. Un décor de mort, d’apocalypse. En fond musical, le requiem de Mozart, vite interrompu par une alarme, des crépitements d’un compteur Geiger et du vent. Beaucoup de vent, un vent de tempête, emportant tout sur son passage, même la partie sonore du film. Dans cette atmosphère de décrépitude, se trouvent quelques personnes. Marchant lentement, hagards, le regard dans le vide, tels des morts-vivants. L’un deux n’est pas plus âgé qu’un collégien. Il se dirige vers un frigo, presque une anomalie tellement il semble intact au milieu de tout ce fatras d’objets détruits. Il l’ouvre. Un revolver. Il le prend. Le pose sur sa tempe. Tire. Cut. Réveil du jeune adolescent, certainement dans un endroit tout aussi inconfortable et dangereux : le réel…

Deux ans avant la pub pour dentifrice infantilisante servant d’intro à son Why don’t you play in hell ?, nous prévient dès les deux premières minutes de ce long-métrage : cela sera impitoyable, désespéré, sombre, noir, sans répit ; une manière de dire « vous voilà prévenus » !

Telle est l’introduction de ce film du prolifique cinéaste japonais, présenté à la 2011 et devenu l’occasion de faire connaître son travail sur la scène cinéphile internationale, après plusieurs années bien difficiles pour exporter ses films en dehors des frontières nippones.

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11 mars 2011. Un séisme de magnitude 9 survient au large des côtes nord-est de l’île de Honshu, et provoque un tsunami dont les vagues peuvent atteindre 30 mètres de hauteur ; si la qualité des constructions parasismiques est vérifiable de part le peu de dégâts provoqués par le tremblement de terre, pourtant d’une intensité sismique exceptionnelle, le tsunami, lui, ravage ravage près de 600 km de côtes et parcourt jusqu’à 10 km de distance à l’intérieur des terres, détruisant totalement ou partiellement de nombreuses localités et engendrant un bilan de près de 18 000 décès et disparitions.

Le tsunami engendre, de plus, un accident nucléaire à la centrale de Fukushima, touchant les réacteurs 1, 2 et 3 ainsi que la piscine de désactivation du secteur 4. L’accident est considéré comme aussi grave que le triste événement de Tchernobyl de 1986, et appelé au Japon un « Genpatsu-shinsai », c’est-à-dire un incident alliant tremblement de terre et accident nucléaire.

Pendant ce temps, travaille sur son nouveau projet, une adaptation du manga Himizu, BD très glauque et très portée sur l’humour noir sur les thèmes de la crise adolescente, confrontée à la violence et l’abandon des adultes et de la société japonaise en général. Sion Sono est un habitué des thèmes dérangeants, se faisant connaître internationalement avec Suicide Club en 2001, célèbre pour sa scène inaugurale dans laquelle une cinquantaine d’adolescentes se suicident sur les rails du métro tokyoïte ; ou encore sa « trilogie de la haine » composée des longs-métrages , et , œuvres excessives et provocantes disséquant tous les sujets les plus tabous et extrêmes quels qu’ils soient. Comme la majorité de la communauté asiatique, voire internationale, Sion est bouleversé par l’événement sismique de son pays, mais décide au dernier moment, alors que le film doit rentrer imminemment en production, d’inclure tous ces faits tragiques dans son scénario.

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Narrant l’histoire d’un adolescent, Sumida, dont la famille a tout perdu lors du passage du tsunami dans sa ville, et qui va bientôt se retrouver à gérer seul une cabane de location de bateaux face au départ de sa mère et à l’abandon de son père alcoolique qui le bat constamment, le long-métrage de Sion Sono annonce alors la couleur dès ses premières images de chaos, d’apocalypse : il ne parlera pas seulement de cet adolescent perdu, en colère, aux tendances suicidaires proches d’êtres exécutées ; ou bien de cette jeune fille, amoureuse, folle d’espoir pour ce camarade de classe, presque rattachée à lui, accrochée à ses basques tel un nouveau cordon ombilical ; ou encore de ce vieil homme, ayant fait le deuil de sa famille, toujours prêt à soutenir et aider Sumida, jusqu’à commettre l’impossible… Non, Sion va cristalliser autour de son scénario tout le mal-être de la société japonaise ; toute la perte de repères de la jeunesse nippone, écrasée sous le diktat de la concurrence imposée par le monde adulte, et subissant la goutte de trop suite à l’événement le plus grave du pays depuis les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki.

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Allez, disons-le tout net : même vu à 1 heure du matin, sur une tablette, dans le noir, à moitié fatigué, le film vous happe dès les premières minutes pour ne plus vous lâcher dans son entreprise de folie destructrice. L’oeuvre de Sion Sono est d’une noirceur rarement inégalée, tellement le métrage pousse le spectateur dans ses ultimes retranchements. Réservé à un public averti tant il est d’une grande violence psychologique et dérangeante, le film est une succession de cris et de coups deux heures durant ; gifles, poings, pieds, le metteur en scène ne cesse de malmener ses protagonistes principaux deux heures durant, et de les faire hurler de rage à en cracher les cordes vocales de désespoir.

Ivre de rage et de colère, abandonné par sa mère, malmené par son père alcoolique et souhaitant que son fils meurt car ce dernier est une charge trop lourde pour lui, l’anti-héros du métrage s’enfonce de plus dans la folie et la désagrégation sociale et physique, se peinturlurant le visage (hommage à Pierrot Le Fou ?), projetant de commettre des meurtres avant de mettre fin à ses jours. Malgré un entourage débordant d’optimisme, depuis un vieil homme incommensurablement porté vers l’avenir et prêt à rembourser un prêt de son père auprès de la mafia jusqu’à une adolescente folle amoureuse et distribuant des flyers dans toute la ville pour la cabane de location de bateaux, le jeune homme s’enfonce de plus en plus dans la dépression. Il est éteint telles les premières images du film, sa flamme est éteinte, il est à la dérive telle cette cabane immergée dans le fleuve, sur le point de s’enfoncer, symbole du marasme dans lequel est plongée la société japonaise depuis la catastrophe de mars 2011.

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Descente aux enfers à la fois tragique et lyrique, le film de Sion Sono culmine dans un dernier quart d’heure dans laquelle l’héroïne, en réalité aussi perdue et désespérée que notre héros, va tenter de rejoindre Sumida dans son désespoir, descendre aussi bas que lui dans les tréfonds de l’enfer et tenter de l’arracher à une possible destruction finale qui le ronge depuis le début de cette histoire ; l’occasion pour le metteur en scène de nous offrir un final plein d’espoir, presque lumineux malgré une pluie antédiluvienne, succession de hurlements d’encouragements… Des encouragements à Sumida. A l’adolescence japonaise ; à la société japonaise ; à toute la jeunesse du monde entier en perte de repères.

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Bref, une œuvre à ne pas mettre devant tous les yeux, noirissime mais en même temps lumineuse, glauque mais débordante d’espoir, mais qui ne vous laissera pas indifférent et coupera le souffle des spectateurs les plus sensibles.

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David Huriot

Cet article a été rédigé par David Huriot, rédacteur de Critique-film.fr

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