Morlaix
France, Espagne : 2025
Titre original : –
Réalisation : Jaime Rosales
Scénario : Jaime Rosales, Fanny Burdino, Samuel Doux, Delphine Gleize
Interprètes : Aminthe Audiard, Mélanie Thierry, Samuel Kircher
Distribution : Condor Distribution
Durée : 2h04
Genre : Drame
Date de sortie : 15 avril 2026
4.5/5
Le cinéma du quinquagénaire Jaime Rosales, né à Barcelone, est, en général, beaucoup plus proche de celui de Michael Haneke que de celui de son compatriote Pedro Almodovar : les afféteries inutiles ? Pas question d’en truffer ses films ! Les outrances gratuites ? Ce n’est pas sa tasse de thé. Chez Jaime Rosales, on remarque surtout l’inventivité dont il fait preuve, film après film. Avec Morlaix, son premier film tourné en France, cette inventivité est à son paroxysme mais, malgré cette soif d’expérimentation dont fait preuve le réalisateur, cette belle peinture des amours adolescentes est d’un accès facile pour tous les spectateurs.
Synopsis : Fragilisée par le récent décès de sa mère, la jeune Gwen trouve du réconfort auprès de sa bande d’amis et de son amoureux, Thomas. Mais l’arrivée de Jean-Luc, étudiant au charme magnétique, la plonge dans une confusion des sentiments. Qui choisir? Un jour, comme pour éclairer son choix, Gwen tombe au cinéma sur un film qui semble inexplicablement lui dévoiler sa propre vie…

Morlaix, une fois ; Morlaix, deux fois ; Morlaix, trois fois
Morlaix, petite ville du Finistère, sous-préfecture de ce département, célèbre pour son viaduc construit en plein centre ville au 19ème siècle. Morlaix, un film dans un film. Morlaix, une ville dont Jaime Rosales est tombé amoureux lorsque, en 2018, il est venu y présenter Petra, au point de très vite ressentir l’envie d’y revenir pour y tourner un film. En fait, ce sont en quelque sorte 3 films que le réalisateur est venu tourner : il y a d’abord le film proprement dit qui nous raconte comment l’arrivée à Morlaix de Jean-Luc, venant de Paris, va chambouler un groupe de lycéen(ne)s morlaisien(ne)s. Et puis, il y a le film dans le film qui raconte autrement ce qui se passe au sein de ce groupe, ou, plutôt, les films dans le film, puisque 2 versions totalement différentes sont proposées aux spectateurs, toutes les 2 projetées dans le cinéma Le Rialto, mais à 20 ans d’intervalle. Aucune indication n’est fournie quant à l’époque durant laquelle se déroule la première partie de Morlaix et le spectateur en est réduit à faire des suppositions liées au langage utilisé par les adolescent(e)s lorsqu’ils et elles parlent du bonheur, de l’amour, de la mort, de la religion, et au fait que ils et elles se parlent directement, de vive voix, ne passant pas leur temps à pianoter sur des smartphones. Une certitude : l’action se déroule avant la victoire du PSG en Ligue des Champions.Tout cela, vous en conviendrez, donne un champ d’époques particulièrement vaste !
L’arrivée de Jean-Luc à Morlaix ne laisse personne indifférent(e) dans le microcosme des adolescent(e)s de la ville, mais c’est avec Hugo, plus jeune que lui, que se créent avec lui, au début, les liens les plus forts. Comme le dit Hugo : Il dit des choses qui ne sont pas forcément vraies mais tu as envie de le croire. Dire que Gwen, la sœur ainée d’Hugo, reste insensible au charme de Jean-Luc serait mentir, mais elle sort déjà avec Thomas, un apprenti pâtissier. Quant à Jean-Luc, il est manifestement tombé amoureux de Gwen. Voilà une situation qui peut donner naissance à un film. Qui donne d’ailleurs naissance à un film, un film dans le film ayant pour titre … Morlaix, interprété par la bande des lycéen(ne)s de Morlaix et que la même bande va aller voir au cinéma local, sans état d’âme, sans donner l’impression de se reconnaître. Ce film dans le film, on le retrouvera plus loin, dans une version à la fois similaire tout en étant très différente tant dans la forme que dans son issue et que Gwen va venir voir à Morlaix, toujours au cinéma Le Rialto. 20 ans se sont écoulées, le groupe a éclaté et les amours adolescentes étant souvent éphémères, Gwen, devenue parisienne, n’est en couple ni avec Thomas, ni avec Jean-Luc.
Eric Rohmer rencontre David Lynch
Les films sur les amours adolescentes, c’est un genre en soi. La façon dont les adolescent(e)s se comportent étant en perpétuelle évolution, il est toujours possible pour un réalisateur ou une réalisatrice de traiter ce sujet avec un œil neuf. Dans Morlaix, l’œil de Jaime Rosales est particulièrement neuf. Le réalisateur n’a pourtant pas choisi la facilité puisqu’il a situé ces amours adolescentes quelque part au début du 21ème siècle, une époque où les films de ce genre ont été nombreux : comment être neuf dans ces conditions ? Eh bien, il y a d’abord tout ce que peut apporter en matière de réflexion sur le sujet le recul sur l’évènement du fait de ces 20 années de décalage entre le déroulement de l’action et le moment du filmage. Et puis, il y a, il y a surtout tout ce que l’extraordinaire inventivité de Jaime Rosales a apporté au point de donner l’apparence d’un labyrinthe amoureux à ce qui aurait pu n’être qu’un simple marivaudage : ces films dans le film, ces changements de format de l’image, les aller-retours entre couleur et Noir et Blanc. Au point, qu’au bout du compte, on a l’impression d’assister à un film réalisé conjointement par Eric Rohmer et David Lynch.
Un casting de qualité
Environ 20 ans se sont écoulées entre la première partie du film et la seconde. Dans la première partie, Gwen a 18 ans, dans la seconde, presque 40 ans. Difficile, dans ces conditions, que la même comédienne puisse interpréter le rôle de Gwen dans les deux parties. Encore fallait il trouver 2 comédiennes dont la ressemblance soit suffisante pour que les spectateurs arrivent à voir dans le personnage de Gwen à 40 ans celui de Gwen jeune fille avec 20 ans de plus. En choisissant Aminthe Audiard et Mélanie Thierry, Jaime Rosales a parfaitement réussi son coup, aussi bien pour la ressemblance que pour la qualité du jeu. Comme son patronyme peut le laisser deviner, Aminthe Audiard appartient à la grande famille des Audiard : elle est l’arrière-petite-fille de Michel, la petite-nièce de Jacques, deux Audiard qu’il n’est pas besoin de présenter, et la fille de Marcel, auteur de romans policiers. Pour son premier grand rôle au cinéma, Aminthe s’affirme comme un potentiel pilier du cinéma français à venir. Dans la deuxième partie du film, elle est donc remplacée par Mélanie Thierry, un des piliers actuels du cinéma français, au jeu toujours aussi juste. Aux côtés d’Aminthe Audiard, Samuel Kircher, l’interprète de Jean-Luc, fait merveille dans un rôle de beau ténébreux. Une petite anecdote en passant : Le Rialto a bien été pendant 92 ans le cinéma emblématique de Morlaix. Inauguré en janvier 1933, il a fermé ses portes très récemment, le 14 décembre 2025.
Conclusion
Une fois de plus, Jaime Rosales nous étonne ! Cette fois ci en convoquant Eric Rohmer et David Lynch pour nous proposer un film d’une grande profondeur sur les amours adolescentes.















