Bumpkin Soup
Japon : 1985
Titre original : Do-re-mi-fa musume no chi wa sawagu
Réalisation : Kiyoshi Kurosawa
Scénario : Kiyoshi Kurosawa, Kunitoshi Manda
Acteurs : Yoriko Doguchi, Juzo Itami, Kenso Kato
Éditeur : Carlotta Films
Durée : 1h23
Genre : Comédie
Date de sortie DVD/BR : 20 janvier 2026
La jeune Aki a quitté sa campagne natale pour se rendre dans une université de Tokyo où est inscrit Yoshioka, le garçon dont elle est amoureuse depuis le lycée. Sur le campus, elle rencontre une galerie d’étranges personnages : des intellectuels blasés, des étudiants obsédés par le sexe et un professeur de psychologie à la recherche d’une théorie sur la honte…
Le film
[3,5/5]
Avec plus de 65 films à son actif en un peu plus de 50 ans de carrière, Kiyoshi Kurosawa est, à l’image de son compatriote Takashi Miike que l’on évoquait hier, un des cinéastes japonais les plus prolifiques et les plus « touche à tout » que l’on puisse imaginer. Slalomant entre les genres et les formats (courts, longs, téléfilms…), passant sans transition du dernier des nanars au plus digne des chefs d’œuvres, le réalisateur est parvenu à se forger, au fil des films, un prénom dans le cœur des cinéphiles du monde entier. De ce fait, le public commence également petit à petit à découvrir ses œuvres de « jeunesse », et ce mois-ci, Carlotta Films attire notre attention sur Bumpkin Soup, sorti sur les écrans japonais en 1985, également connu à l’international sous le titre The Excitement of the Do Re Mi Fa Girl.
Bumpkin Soup est une comédie adolescente apparentée au genre assez codifié du Pinku Eiga. Mais dès les premières minutes, le film laisse s’installer une ambiance assez étrange, presque moite, comme si Kiyoshi Kurosawa avait décidé de filmer le désir avec des gants de boxe et une loupe de détective privé. Ainsi, le film refuse obstinément de se laisser enfermer dans les clichés du genre. Bumpkin Soup préfère glisser sur une ligne instable, quelque-part entre la chronique scolaire déviante et le conte moral vaguement alcoolisé, où les corps semblent chercher une issue de secours dans un monde trop étroit pour eux, le tout étant saupoudré d’une bonne dose de folie douce qui le rend immédiatement reconnaissable.
Avec Bumpkin Soup, Kiyoshi Kurosawa semble vouloir filmer la campagne japonaise comme un espace mental, un terrain vague où les pulsions se promènent en liberté surveillée. Les personnages du film, tous plus barrés les uns que les autres, errent, se frôlent, se provoquent, comme des lucioles un peu perverses cherchant un coin d’ombre pour exister. Pour autant, la fragilité des différents protagonistes, coincés entre le désir, la solitude et le besoin de reconnaissance, interroge également la manière dont le corps peut parfois devenir un langage, parfois balbutiant, parfois brutal, mais toujours révélateur. Le Pinku Eiga devient ici un laboratoire, un terrain d’expérimentation où l’érotisme sert surtout de prétexte à explorer les zones grises de l’âme humaine. Kurosawa filme ses personnages avec une tendresse rugueuse, comme s’il savait déjà que leurs maladresses racontent quelque chose de plus vaste : la difficulté d’exister dans un monde qui ne pardonne pas les faux pas.
Bumpkin Soup se permet même quelques expérimentations visuelles intéressantes, notamment dans ces plans où la caméra semble flotter au-dessus des personnages, comme un esprit moqueur observant leurs tentatives maladroites de se comprendre. La mise en scène joue constamment avec les limites : cadres légèrement bancals, zooms timides, mouvements hésitants, comme si Kurosawa testait déjà les outils qui feront sa marque dans les décennies suivantes. On pourrait même presque y voir une préfiguration de ses futurs films fantastiques, tant l’atmosphère oscille entre sensualité et inquiétude diffuse. On retrouve également déjà le goût du cinéaste pour les espaces vides, les silences lourds, les personnages en décalage avec leur environnement. Curiosité précieuse et attachante, Bumpkin Soup possède une énergie un peu sale mais profondément humaine qui, sous ses airs de fantaisie érotique, cache un regard d’une lucidité étonnante sur le désir, la solitude et la condition humaine.
Le Blu-ray
[4/5]
Bumpkin Soup débarque donc ce mois-ci au format Blu-ray sous les couleurs de Carlotta Films. Et côté galette, l’éditeur rend un bel hommage au film de Kiyoshi Kurosawa : l’image du Blu-ray surprend agréablement. Restauré avec soin, le film retrouve une netteté inattendue pour un film tourné en 1985, avec un grain respecté, jamais lissé, qui conserve cette rugosité typique des productions indépendantes de l’époque. Les couleurs, souvent douces et légèrement délavées, gagnent en stabilité, et les contrastes tiennent bon, même dans les scènes nocturnes où la lumière semble hésiter entre caresse et menace. Quelques plans plus fatigués persistent, mais rien qui ne vienne gâcher l’expérience : le film n’a jamais semblé aussi propre, aussi lisible, aussi fidèle à son identité visuelle. Une restauration sérieuse, respectueuse, qui laisse respirer le film sans le trahir. Côté son, le film est naturellement proposé en VO japonaise uniquement. Le mixage DTS HD Master Audio 1.0 fait dans la sobriété mais avec une efficacité redoutable. Cette piste mono offre une clarté appréciable : dialogues nets, ambiances rurales bien présentes, musique discrète mais parfaitement intégrée. Pas de souffle envahissant, pas de saturation, juste une restitution propre, fidèle, qui respecte l’économie sonore du film. On sent que Carlotta a privilégié la transparence plutôt que la sur restauration, et c’est tant mieux : Bumpkin Soup garde ainsi son authenticité, son charme un peu brut, sans chercher à se faire passer pour un film plus « gros » qu’il ne l’est.
Les suppléments sont peu nombreux, mais intéressants. On commencera avec un entretien avec Yoriko Doguchi (15 minutes), qui nous offrira un regard précieux sur la fabrication de Bumpkin Soup. L’actrice, alors jeune muse du photographe Kishin Shinoyama, évoque avec émotion sa première collaboration avec Kiyoshi Kurosawa, ses hésitations, ses découvertes, et son travail avec Juzo Itami. Le module est simple, direct, mais d’une sincérité touchante, et éclaire la dimension humaine du tournage. On terminera enfin avec un essai vidéo de Jerry White (12 minutes), auteur d’une biographie de Kiyoshi Kurosawa, qui nous propose quant à lui une analyse passionnante des deux premiers Pinku Eiga du réalisateur, Kandagawa Wars et Bumpkin Soup. Le propos est clair, structuré, jamais pontifiant, et replace le film dans une trajectoire artistique plus large, montrant comment Kurosawa expérimentait déjà des idées qu’il développera plus tard dans ses œuvres fantastiques et policières. En résumé, cette édition Blu-ray signée Carlotta Films s’impose comme un indispensable pour quiconque s’intéresse à la jeunesse de Kiyoshi Kurosawa !




















