Critique : Le rendez-vous des quais

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Le rendez-vous des quais

France : 1955
Titre original : –
Réalisation : Paul Carpita
Scénario : Paul Carpita
Interprètes : Jeanine Moretti, Andre Maufray, Roger Manunta, Florent Munoz
Distribution : Doriane Films & Les Camarades de Paul Carpita
Durée : 1h15
Genre : Drame
Date de sortie : 14 avril 1990
Date de ressortie : 14 janvier 2026

4/5

Synopsis : Au début des années 1950, à Marseille, deux jeunes amoureux, Robert et Marcelle, désireux de se marier, cherchent vainement un logement car ils sont encore hébergés par leurs parents respectifs. Robert est docker tandis que Marcelle est ouvrière en biscuiterie. Robert, en refusant de se rallier au groupement syndicaliste de son frère, va devenir la proie d’un manipulateur. Ce dernier, en lui promettant un logement, va l’entraîner aux limites de la compromission lorsque dockers et ouvriers se mettent en grève pour manifester contre la guerre en Indochine.

Un film interdit pendant 35 ans

Il était une fois un film, un très bon film, un excellent film, un film qui est souvent considéré comme étant le chaînon manquant du cinéma français, entre Toni de Jean Renoir et A bout de souffle de Jean-Luc Godard, un film qui a failli disparaitre définitivement après une unique projection. On est en août 1955 et ce film, Le rendez-vous des quais, premier long métrage de Paul Carpita, un instituteur fils d’un docker et d’une poissonnière, un réalisateur marseillais, autodidacte et membre du PCF, retrace une grève déclenchée en novembre 1949 par les dockers de Marseille pour s’opposer à la guerre en Indochine, avec son cortège de retours de cercueils de soldats français et le chômage créé dans le port par la place prise par l’armée sur les quais du port pour l’envoi d’armes et de chars. Mais, me direz vous, en 1955, suite à  Diên Biên Phu puis aux accords de Genève, la guerre d’Indochine est bel et bien terminée !! Certes, sauf que depuis le 1er novembre 1954, c’est la guerre d’Algérie qui a commencé et le gouvernement français de l’époque a peur que les mêmes causes pouvant produire les mêmes effets, ce film ne donne des idées aux travailleurs de l’hexagone. C’est pourquoi, après cette unique projection au cinéma Rex, la plus grande salle de Marseille, alors qu’une autre projection destinée aux dockers de Marseille et à leurs familles allait avoir lieu au Saint-Lazare, un autre cinéma de Marseille, la police est venue prendre les bobines dans la cabine de projection et est venue arrêter Paul Carpita, devant ses élèves, dans l’école où il était instituteur. Le 12 août 1955, André Morice, Ministre de l’industrie et du commerce, chargé de l’information, censure officiellement le film pour atteinte à l’ordre public et intelligence avec l’ennemi.

Censure, bobines et négatifs du film confisqué(é)s : pendant près de 30 ans, tout le monde sera persuadé que le film est définitivement perdu et Paul Carpita, instituteur et réalisateur autodidacte, renonce à se lancer à nouveau dans un long métrage de fiction tout en tournant des court-métrages avec ses élèves et des films de commande pour des municipalités et des régions. Et puis, en 1983 ou 1984, le film est finalement retrouvé, et, en 1988, il a pu être restauré, permettant une véritable sortie nationale et internationale en 1990. Aujourd’hui, c’est une magnifique version 4K du film qui arrive dans les salles.

 

Un film important dans l’histoire du cinéma français

Quand on évoque le néoréalisme au cinéma, il est pratiquement toujours rattaché à un pays, l’Italie. En effet, avec des réalisateurs comme Luchino Visconti (celui de ses débuts !), Roberto Rossellini et Vittorio De Sica, influencés par Jean Renoir, un tel courant a pris son essor en Italie dès la fin de la seconde guerre mondiale, privilégiant les tournages en décors naturels et s’intéressant à l’existence le plus souvent difficile de représentants des classes populaires. A la même époque, dans les années 50, rien de tel en France. Faudra-t-il attendre la fin des années 50 et l’émergence de la Nouvelle Vague pour que, enfin, des films français se tournent dans la rue ? Eh bien non, en 1955,  Le rendez-vous des quais de Paul Carpita fait figure de seul film néoréaliste français de l’époque, et quand Pascal Tessaud, interrogeant Paul Carpita pour son livre d’entretiens  « Paul Carpita cinéaste franc-tireur », glissera que la Nouvelle Vague a pris la technique du néoréalisme italien pour tourner dans la rue, la réponse sera cinglante : « Oui mais pour se filmer le nombril ! ».  Comme l’écrit Ken Loach dans la préface de ce livre, « Paul Carpita était à l’avant-garde. Il est temps que nous le reconnaissions enfin comme un héros« .

Il faut dire que Le Rendez-vous des quais est un film qui s’écarte considérablement de ce qu’on apprenait dans les écoles de cinéma à l’époque. En effet, Paul Carpita qui avait fondé le groupe Cinépax dans le but de réaliser des contre-actualités locales, s’était bien sûr beaucoup intéressé à la grève des dockers commencée au cours du 4ème trimestre de l’année 1949 et il a utilisé dans Le rendez-vous des quais des images tournées pour ces contre-actualités. Quant au tournage de la partie fictionnelle du film, commencée en 1951, elle a dû faire face à de nombreuses difficultés, la moins importante n’étant pas la disponibilité du réalisateur et des interprètes. En effet, durant le tournage du film, Paul Carpita continuait à exercer son métier d’instituteur et les interprètes étaient de « vrais gens » qui, eux aussi, avaient un travail. Le tournage de la partie fictionnelle a pris 3 ans, une durée qui a contribué à créer de nombreux problèmes concernant, pour une scène donnée, les raccords d’une prise à l’autre, souvent éloignées dans le temps : des problèmes liés aux habits, aux couleurs de chaussures, … . Mais comme le dit Carpita : « Si les gens restent attentifs à ça, cela veut dire que le film est raté ! On doit rester concentré sur l’émotion des scènes ». Au final, la belle histoire d’amour entre Robert, docker, et Marcelle, ouvrière dans une usine de biscuits, ce couple dont la préoccupation principale est d’arriver à trouver un logement au point, pour Robert, de se désolidariser de la grève menée Jean, son syndicaliste de frère, trouve parfaitement sa place aux côtés du film militant lié à la grève. Le rendez-vous des quais, ou, plutôt, les rendez-vous des quais : les rendez-vous amoureux que se donnent régulièrement Robert et Marcelle à la sortie de leur travail et les rendez-vous que se donnent les travailleurs pour s’opposer à la guerre en Indochine. Par la faute de cette censure inique, Paul Carpita ne nous laissera finalement, à côté de ses nombreux court-métrages, que 2 longs métrages en plus de Le rendez-vous des quais : Les sables mouvants, sorti en 1996, et Marche et rêve ! Les homards de l’utopie, sorti en 2002.

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