Critique Express : Abel

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Abel 

Kazakhstan : 2024
Titre original :
Réalisation : Elzat Eskendir
Scénario : Elzat Eskendir
Interprètes : Erlan Toleutai, Nurzhan Beksultanova, Ulan Nusipali
Distribution : Damned Distribution
Durée : 1h59
Genre : Drame, Famille
Date de sortie : 14 janvier 2026

3.5/5

Synopsis : Dans le tumulte post-soviétique du Kazakhstan en 1993, les fermes collectives sont démantelées et les propriétés sur le point d’être privatisées. Les dirigeants locaux ont depuis longtemps outrepassé leurs pouvoirs officiels, se partageant les ressources comme ils l’entendent. Abel, éleveur local, voudrait simplement sa part, mais la situation est plus complexe qu’il ne l’imaginait. Doit-il jouer le jeu de la corruption ou défendre ce qui lui paraît juste ?

Premier long métrage du réalisateur kazakh Elzat Eskendir, Abel fait partie de ces films dont l’intrigue peut être résumée en quelques mots (Que peut faire un vieil éleveur d’ovins travailleur et honnête face à la corruption généralisée qui règne dans son entourage ?) mais qui révèlent une grande richesse lorsqu’on entre dans les détails. L’action du film se déroule en 1993 dans la région d’Almaty, au sud-est du Kazakhstan. Comme il nous est précisé dès le début du film, à la chute de l’URSS, le pays est passé à l’économie de marché et la corruption a aussitôt  ravagé le secteur agricole. La privatisation a fait passer en quelques années le nombre d’ovins présents dans le pays de 36 millions à 10 millions et face au chaos et à l’impunité les gens ont commencé à oublier le sens de la vie. Parler de western kazakh à propos de Abel n’a rien d’une vue de l’esprit : on a tous en tête ces westerns où il est question de vol de bétail et d’une bourgade sous la coupe d’un homme « sans foi ni loi » entouré d’hommes de main à la gâchette facile auxquels un homme solitaire ou quelques « justiciers » vont chercher à s’opposer. Eh bien, dans Abel,  c’est à la fois sur le dépeçage d’une ferme collective, la Bayanqazaq, avec le partage du troupeau d’ovins qu’elle abritait, et sur une famille de fermiers réunie autour d’Abel, un éleveur âgé, obstiné et honnête, et de Shynar, sa femme, que se focalise le film. L’homme « sans foi ni loi », c’est Bolat, celui qui était le responsable de cette ferme collective sous l’ancien régime et qui est chargé (voire qui s’est chargé lui-même !) d’organiser son démantèlement et le partage de son troupeau d’ovins, une tâche dont Abel va s’apercevoir qu’il la mène  au bénéfice de certains fermiers, ceux qui sont passés maitres dans l’art de la flatterie.

Abel commence par un long plan séquence qui donne d’emblée l’atmosphère du film et permet d’en rencontrer la plupart des personnages. On y voit un vieux fermier se diriger au guidon de son side-car  vers la bergerie d’Abel afin de se plaindre auprès de Bolat d’un mouton qui lui a été attribué et qu’il juge beaucoup trop vieux. La caméra passe avec beaucoup de virtuosité d’un personnage à l’autre, de ce vieux fermier à Bolat, de Bolat à un homme à cheval qui se dirige vers Abel, qui compte les moutons depuis la porte de la bergerie, de Abel à Bolat, avec une conversation qui tourne autour d’un cheval appartenant à la collectivité et qu’Abel voudrait garder, de Bolat à une des petites-filles d’Abel à qui il demande d’aller chercher des verres et qui passe auprès de Shynar, sa grand-mère, laquelle refuse qu’on fasse boire de l’alcool à Abel. C’est sans aucune lourdeur que Abel va nous renseigner sur les liens familiaux difficiles entre les jeunes adultes kazakhs et leurs parents et sur l’état d’esprit des kazakhs suite à la chute de l’URSS : Abel qui a donné beaucoup de lui-même pour qu’un de ses fils puisse faire des études et qui estime ne pas être payé en retour ; Kassen, un neveu d’Abel qui revient après avoir passé 10 ans en prison après s’être fait prendre dans une manifestation d’étudiants ; un apéritif réunissant toute la communauté pour fêter ce retour : la vodka coule à flot et on constate chez de nombreux participants un mélange très curieux de propos stigmatisant la domination subie de la part des russes (par exemple, obligation de bien parler le russe pour espérer se faire un nom dans le milieu musical) et de nostalgie de l’ère soviétique, Brejnev venant en tête des favoris alors que Gorbatchev se voit traité d’espion des américains avec, comme but, celui de ruiner l’URSS. Un comportement quasiment schizophrène qu’on retrouve aussi bien chez une grand-mère qui fait peur à son petit fils qui n’arrête pas de chouiner en lui disant que « le russe va venir, il emmène les pleurnichards » que chez un berger qui, ne supportant pas le sort qu’on lui fait, sort « Si Staline était encore là, tu serais en prison ! ». Dire que le paysage de steppe, tout plat et tout pelé, qui nous est montré dans le film est de toute beauté serait particulièrement exagéré mais la photographie de la polonaise Jolanta Dylewska arrive à le rendre attachant.

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