Graine de Yakuza
Japon : 1996
Titre original : Gokudô sengokushi – Fudô
Réalisation : Takashi Miike
Scénario : Toshiyuki Morioka
Acteurs : Shosuke Tanihara, Miho Nomoto, Tamaki Kenmochi
Éditeur : Carlotta Films
Durée : 1h39
Genre : Action, Comédie
Date de sortie DVD/BR : 20 janvier 2026
Un chef yakuza tue de ses propres mains son fils aîné afin d’apaiser les tensions existant entre les différents clans. Caché derrière la porte, le cadet est témoin de la scène. Dix ans plus tard, désormais lycéen à l’allure de garçon modèle, Riki Fudoh décide de venger son frère. Composée d’adolescentes et d’enfants sanguinaires, sa bande impitoyable va éliminer un à un les chefs des clans yakuzas du Kyushu…
Le film
[4,5/5]
Vous souvenez-vous de Takashi Miike ? En France, on a découvert ce réalisateur japonais en 2002 avec Audition, à un moment où tous les yeux cinéphiles étaient braqués vers l’Asie. En se penchant sur sa filmographie, on s’est ensuite rendu compte qu’il s’agissait d’un cinéaste extrêmement prolifique et touche-à-tout (il a tourné plus de 120 films et séries TV en trente-cinq ans de carrière). Et comme l’explosion de la carrière de Takashi Miike coïncidait avec l’explosion du format DVD, dans les dix années qui suivirent, une vingtaine de ses films sortirent en DVD et Blu-ray. Ce fut notamment le cas de Fudoh en 2005, distribué par le grand Jean-Pierre Dionnet dans sa fameuse collection « Asian Classics » pour StudioCanal. Vingt ans plus tard, le film de Miike réapparaît aujourd’hui sous la bannière de Carlotta Films, sous le titre Graine de Yakuza.
L’une des particularités les plus évidentes du cinéma de Miike dans les années 90 était son rapport totalement décomplexé – voire carrément outrancier – à la violence. Cet élément est particulièrement clair dans Graine de Yakuza : Takashi Miike semble y filmer la violence comme d’autres sculptent des orages – c’est à dire avec une précision presque tendre, une fascination pour les éclairs, et un goût certain pour les décharges incontrôlées. Le film déboulait dans le paysage du cinéma japonais des années 90 comme un adolescent trop sûr de lui, parfumé au chaos et coiffé au gel de la transgression. Graine de Yakuza n’est en effet pas un simple récit criminel : c’est une fable punk, une parabole sanglante où les héritiers de la pègre se rebellent contre leurs pères, comme si Shakespeare avait décidé de tourner Roméo + Juliet sous acide, avec des fusils cachés dans des uniformes scolaires et des sourires qui sentent la poudre.
On pense parfois à d’autres films de Takashi Miike, tels que Dead or Alive ou Shinjuku Triad Society, mais Graine de Yakuza possède un grain de folie supplémentaire qui le rend immédiatement reconnaissable. Ce grain de folie vient de la manière dont le cinéaste transforme la jeunesse en arme de destruction massive. Les adolescents du film ne sont pas de simples figurants dans un monde d’adultes : ils en deviennent les fossoyeurs, les juges, les fantômes vengeurs. Le personnage de Riki Fudoh avance dans ce chaos comme un prince déchu, un gamin trop calme pour être honnête, dont le regard semble contenir plus de morts que de rêves. Graine de Yakuza explore ainsi la transmission pervertie, la filiation brisée, la manière dont la violence se transmet comme un héritage toxique – un discours implacable sur la corruption morale et la déshumanisation.
Formellement, la mise en scène de Graine de Yakuza est un festival de trouvailles visuelles. Miike y cadre ses personnages comme des icônes pop, les éclaire comme des créatures de cabaret, et les fait évoluer dans un monde où chaque couleur semble vouloir s’échapper du cadre. Les ralentis, les zooms agressifs, les angles improbables : tout participe à créer une esthétique baroque, presque grotesque, mais toujours cohérente. Le film ressemble parfois à un clip MTV possédé par un démon amateur de films d’exploitation. Et pourtant, derrière cette frénésie, Takashi Miike maîtrise parfaitement son langage : chaque excès raconte quelque chose, chaque outrance révèle une vérité sur les personnages. Le film devient alors une sorte de poème violent, un haïku écrit au cutter, où la forme et le fond se répondent dans un ballet macabre.
De plus, comme à son habitude, Takashi Miike va loin dans les outrances, et ose mettre en images des idées que d’autres réalisateurs n’oseraient même pas rêver : une tueuse qui balance des fléchettes avec sa schneck, des écoliers transformés en escouade paramilitaire, des règlements de comptes qui ressemblent à des numéros de cirque… On pourrait croire à de la provocation adolescente, mais Graine de Yakuza utilise ces idées barrées pour mieux révéler l’absurdité de la violence yakuza, sa dimension théâtrale, presque enfantine. Le film rappelle ainsi que la brutalité n’est pas seulement une question de sang : c’est aussi une question de mise en scène, de pouvoir, de spectacle. Et Miike, en vieux magicien du chaos, sait exactement comment manipuler ces codes pour en tirer une réflexion plus large sur la société japonaise des années 90, coincée entre tradition et modernité.
Et pour les amoureux de la carrière de Takashi Miike, le moins que l’on puisse dire, c’est que Graine de Yakuza s’intègre parfaitement à son œuvre : on y retrouve déjà son goût pour les personnages marginaux, son obsession pour les dynamiques familiales tordues, son sens du grotesque poétique. Le film annonce les délires futurs de Visitor Q ou Ichi the Killer, mais avec une énergie juvénile, presque naïve, qui le rend profondément attachant. Ce n’est plus un film, c’est un manifeste, un cri adolescent, une explosion de cinéma pur : une œuvre qui nous rappelle que Miike n’est jamais aussi bon que lorsqu’il laisse parler ses démons, ses envies, ses obsessions. Et dans ce chaos organisé, Graine de Yakuza brille comme un diamant sale, un joyau taillé à coups de machette. Indispensable !
Le Blu-ray
[4/5]
Une vingtaine d’années après sa sortie en DVD, Graine de Yakuza s’offre enfin une édition Blu-ray grâce à Carlotta Films. Et techniquement, cela valait le coup d’attendre : restauré avec sérieux, le Blu-ray nous propose une netteté qui met en valeur les excès visuels de Miike : couleurs éclatantes, contrastes agressifs, lumières artificielles qui semblent vouloir s’échapper du cadre. Le grain est respecté, jamais lissé, ce qui permet de conserver cette texture légèrement sale, presque organique, typique des productions V Cinema de l’époque. Les scènes nocturnes, nombreuses, gagnent en lisibilité, et les séquences d’action profitent d’une fluidité appréciable. Quelques plans plus fatigués persistent, mais rien qui ne vienne trahir l’identité du film : le film n’a jamais semblé aussi vif, aussi nerveux, aussi fidèle à son ADN visuel. Côté son, Carlotta nous propose de revoir le film en version originale et DTS-HD Master Audio 5.1. La spatialisation est étonnamment ample, surtout pour un film de cette époque : les coups de feu claquent avec une précision presque tactile, les ambiances urbaines enveloppent le spectateur, et la musique, parfois kitsch, parfois hypnotique, trouve une nouvelle profondeur. Une deuxième piste VO, proposée en DTS-HD Master Audio 2.0, plus fidèle à l’expérience d’origine, conserve une dynamique brute, directe, qui colle parfaitement à l’esprit du film. Les dialogues restent clairs, les effets sonores percutants, et aucune saturation gênante ne vient perturber l’écoute. Graine de Yakuza bénéficie ainsi d’un traitement sonore respectueux, puissant, et parfaitement adapté à son esthétique outrancière.
Dans la section suppléments, on trouvera tout d’abord un entretien avec Takashi Miike (41 minutes), qui s’avère un véritable trésor : le réalisateur revient longuement sur Graine de Yakuza, qu’il considère comme l’un de ses films préférés. Il évoque sa liberté totale sur ce projet initialement prévu pour être un DTV (Direct-to-Video), son plaisir à expérimenter, et la surprise de voir le film faire le tour des festivals. Le module est dense, passionnant, et permet de comprendre à quel point le film a probablement été un tournant dans sa carrière. On terminera ensuite avec un entretien avec Shosuke Tanihara (16 minutes). L’acteur raconte sa première expérience de cinéma dans le rôle de Riki Fudoh, ses souvenirs de tournage, ses partenaires de jeu, et les deux suites réalisées par Yoshiho Fukuoka, qui malheureusement n’ont jamais réellement traversé les frontières du Japon. Le témoignage est sincère, vivant, et permet de saisir l’impact du film sur toute une génération de jeunes acteurs japonais. En résumé, cette édition Blu-ray signée Carlotta Films s’impose comme un indispensable pour les amateurs de Miike et de cinéma japonais extrême : Graine de Yakuza y trouve ici un écrin à la hauteur de sa folie. Une galette qui donne envie de replonger immédiatement dans ce chaos stylisé, entre violence baroque et poésie déglinguée.






















