Accueil Critiques de films Critique : La traque de Meral

Critique : La traque de Meral

0
117

La traque de Meral

Pays-Bas : 2024
Titre original : De jacht op Meral Ö
Réalisation : Stijn Bouma
Scénario : Stijn Bouma, Roelof-Jan Minneboo
Interprètes : Dilan Yurdakul, Gijs Naber, Raymond Thiry
Distribution : L’Atelier Distribution
Durée : 1h31
Genre : Drame
Date de sortie : 11 mars 2026

4.5/5

Originaire de Hoorn, petite ville de la région historique de Frise-Occidentale, au nord d’Amsterdam, Stijn Bouma est un jeune réalisateur néerlandais de 35 ans qui, attiré par le cinéma de l’Europe de l’Est, a fait ses études de cinéma dans la Sarajevo film factory, une école doctorale expérimentale internationale de cinéma créée par le cinéaste hongrois Béla Tarr. S’identifiant dans ce contexte à la lutte de l’individu face à l’État et au sentiment d’écrasement de la part du pouvoir, il n’a pas manqué de se sentir particulièrement affecté par l’énorme scandale politique qui a touché son pays dans les années 2010. Appelé « Toeslagenaffaire » (affaire des allocations familiales, en français), ce scandale se traduisant par une accusation sans preuve de fraude de la part de parents bénéficiaires d’aides familiales, très majoritairement issus de l’immigration, et l’exigence du remboursement des allocations sans tenir compte des conséquences sur la vie des familles, a impacté environ 120 000 parents et enfants, a entrainé des suicides, des divorces et … la chute d’un gouvernement. 1 115 enfants ont été retirés à leurs parents injustement étiquetés comme fraudeurs et près de 1000 familles ont dû quitter les Pays-Bas. Le problème des réparations à apporter aux familles lésées n’est pas encore totalement résolu. Après s’être emparé à 2 reprises de ce sujet sous la forme du documentaire, Stijn Bouma a considéré que la fiction, bien mieux que le documentaire, « permettrait de mettre le spectateur au cœur de ce cauchemar kafkaïen et de lui faire éprouver l’aliénation de l’intérieur ». Installant dans La traque de Meral une tension digne des meilleurs thrillers, il entre par la grande porte dans la famille des grands réalisateurs de fiction. 

Synopsis : Meral, une mère célibataire néerlandaise d’origine turque, est accusée à tort de fraude fiscale et contrainte de rembourser 34 000 euros d’allocations familiales. Prise dans un engrenage administratif redoutable et traquée sans relâche par un enquêteur social, Meral va prendre une décision radicale pour sauver sa famille.

Noir c’est noir !

Divorcée depuis peu, Meral Öztürk, jeune femme d’origine turque, vit avec ses 2 enfants dans une petite ville des Pays-Bas. Très bien intégrée, elle parle parfaitement le néerlandais et elle aime beaucoup son travail qui consiste à apporter de l’aide, dans leurs vies quotidiennes, à des personnes âgées. Meral est tellement bien intégrée que ses 2 fillettes, Ayse et Pinar, n’ont qu’une pratique très faible de la langue turque, laquelle n’est pas utilisée dans la vie familiale. Tout va bien pour elle, donc. En fait, tout irait bien pour elle si le gouvernement néerlandais n’avait pas ordonné aux autorités fiscales d’intensifier leur lutte contre d’éventuels abus aux prestations sociales et si ces autorités fiscales n’avaient pas introduit un système de comptabilité fondé sur intelligence artificielle et conçu pour détecter les fraudes à partir d’éléments discriminatoires, tels que l’origine présumée à partir du nom de famille ou les faibles revenus de la famille. Et voilà comment Meral se retrouve, sans preuve de la part de l’administration fiscale, à devoir rembourser 34 256 Euros, y compris la majoration, de prestations pour garde d’enfants, à se voir nier le fait d’avoir contesté par 2 fois, dans les temps, cet avis de paiement injustifié, à devoir subir une saisie sur salaire ne lui laissant que des miettes pour pouvoir manger, elle et ses filles, et pour pouvoir payer l’électricité. En résumé, pour pouvoir avoir un semblant de vie normale. Dorénavant, la voilà surveillée dans ses moindres faits et gestes, suspectée de voler les personnes âgées dont elle s’occupe, suspectée de faire du travail au noir dont les revenus échapperaient à la saisie sur salaire, de devoir s’expliquer à propos d’un transfert de 75 Euros en provenance de Turquie. Comme le lui fait comprendre un fonctionnaire, la prostitution serait sans doute, pour elle, le meilleur moyen de se sortir de la situation kafkaïenne dans laquelle elle se trouve. Quant à ses enfants, est-elle capable de les élever correctement, ne serait il pas préférable de les lui retirer et de les placer dans des familles ?

Inhumain, énorme, mais inspiré par des faits réels

Ce que nous montre La traque de Meral apparait tellement inhumain, tellement énorme qu’on en arrive à se demander où le réalisateur est allé chercher tout cela. Malheureusement, ce qu’on voit dans le film a été inspiré par des faits réels. Il suffit de taper « Toeslagenaffaire » sur un moteur de recherche pour vérifier la véracité de ces situations kafkaïenne. Au départ, il y a eu un gouvernement qui a initié cette traque lancée contre d’éventuels fraudeurs. L’ironie de l’histoire veut que le chef de gouvernement de l’époque, Mark Rutte, avait été précédemment  cadre des ressources humaines chez Unilever, une multinationale souvent épinglée par la justice dans de nombreux domaines. En aval de cette décision gouvernementale, il y a le comportement humain de celles et ceux qui sont chargé(e)s de la faire respecter. Il y a le comportement de Ron, un fonctionnaire du service des fraudes, celui-là même qui avait exprimé des soupçons dans un rapport quant aux agissements de Meral et qui est dorénavant partagé entre le sentiment qu’il a que Meral n’est pas une fraudeuse, que ce qu’on lui fait subir, à elle et à ses filles, est profondément injuste et la certitude qu’il a que prouver d’une façon ou d’une autre que Meral est bien une fraudeuse lui permettrait d’obtenir la promotion à laquelle il aspire. Il y a le comportement de Derk Pont, son supérieur hiérarchique, le chef du département des services sociaux, qui pousse Ron à transformer ses soupçons en conclusions. Pour lui, il suffit de creuser pour trouver et quelqu’un montrant trop de bienveillance dans le cadre de son travail n’a pas sa place à un niveau élevé de la hiérarchie. Pour Meral, il y a dans son entourage, heureusement, une amitié sincère  qui la pousse à ne pas baisser les bras. Il y a aussi, au contraire, la vendeuse dans une boulangerie, turque d’origine comme elle, qui, fataliste, prétend que « tout arrive par la volonté de Dieu ».

Un grand film

Disposer d’un sujet très fort est certes très important, mais est-ce suffisant pour réaliser un grand film ? On sait bien que non ! Bien que La traque de Meral soit son premier long métrage de fiction, Stijn Bouma a su réunir autour de ce sujet très fort tous les ingrédients permettant d’aboutir à un grand film. Il y a tout d’abord le choix de Dilan Yurdakul pour incarner Meral. Néerlandaise d’origine turque, présente dans presque tous les plans du film, elle interprète ce rôle avec une justesse époustouflante, comme si sa vie en dépendait. A ses côtés, la qualité de l’interprétation n’est pas en reste. Il y a ensuite le choix du réalisateur de traiter ce sujet à la façon d’un thriller. Grâce à d’excellents plans séquence, grâce à la qualité du montage, une très grande tension s’installe dès le début du film et elle ne faiblit jamais et, en tant que spectateur, vous avez très vite la boule au ventre face à la situation kafkaïenne que vit Meral. Il y a enfin la très belle facture de la photographie réalisée par Mick van Dantzig et la qualité de la musique composée par Minco Eggersman.

Conclusion

En instillant les codes du thriller dans cette histoire sociale inspirée par des faits réels, le jeune réalisateur néerlandais Stijn Bouma fait une entrée remarquable et remarquée dans la famille du cinéma réaliste. Difficile de ne pas avoir la boule au ventre à la vision du véritable calvaire vécu par une femme dont, forcément, on se sent très proche.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici