Critique : Transit

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Transit

Allemagne, France, 2018
Titre original : Transit
Réalisateur : Christian Petzold
Scénario : Christian Petzold, d’après la nouvelle de Anna Seghers
Acteurs : Franz Rogowski, Paula Beer, Godehard Giese, Lilien Batman
Distribution : Les Films du Losange
Durée : 1h42
Genre : Drame
Date de sortie : 25 avril 2018

Note : 3/5

La thématique des réfugiés en temps de guerre est hélas une constante dans l’Histoire humaine, au-delà de la tendance néfaste au repliement sur soi face aux défis de l’immigration qui caractérise notre époque. Dans ce sens, l’expérience narrative entreprise par le réalisateur Christian Petzold dans son huitième long-métrage, présenté en compétition au dernier Festival de Berlin, nous paraît être des plus probantes. En effet, Transit conte à la fois le destin d’un homme en fuite vers la terre promise de l’autre côté de l’Atlantique, tel qu’il avait été imaginé par Anna Seghers à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et ses réverbérations curieuses dans le monde d’aujourd’hui, pas non plus étranger à ces biographies suspendues par la clandestinité. Car aussi lumineux le beau soleil marseillais rend-il un récit hanté par le stress des personnages d’être dénoncés, voire déportés, le fond de cette histoire romanesque demeure profondément sombre. La mise en abîme est donc des plus prodigieuses, riche en enseignements sur la paranoïa du présent et en même temps empreinte de la nostalgie des films noirs d’autrefois, où des archétypes interprétés par exemple par Humphrey Bogart se résignaient à leur sort dans un univers qui courait irrémédiablement à sa perte.

Synopsis : De nos jours, Georg a réussi à rejoindre Paris, alors que les forces d’occupation fascistes s’emparent du territoire national. Son seul espoir de s’en sortir serait de gagner Marseille, d’où il embarquerait sur un bateau à destination de l’Amérique latine. Une connaissance lui promet une place dans sa voiture qui partira sous peu vers le sud, à condition de transmettre des lettres importantes à l’écrivain Weidel, lui aussi misérablement échoué en France. Or, Georg ne trouve plus que les traces du suicide de l’intellectuel dans son hôtel, y compris son passeport et une invitation de venir au Mexique par voie de visa. La situation paraît enfin se débloquer, grâce à l’option ferroviaire : Georg devrait assister un résistant souffrant, qui est censé se réfugier à la montagne après une escale chez sa famille à Marseille. Mais là encore, le hasard en décidera autrement, puisque Georg finit par prendre l’identité de Weidel. Il s’agit à ses yeux du plan le moins risqué, afin de quitter au plus vite la cité phocéenne, autour de laquelle se resserre l’étau de la persécution des adversaires du régime.

L’enfer est ici

D’emblée, la sensation est des plus étranges, comme un anachronisme persistant qui réunit les caractéristiques de deux époques distinctes, sans réellement appartenir ni à l’une, ni à l’autre. L’intrigue à proprement parler, avec son état de siège dans une ville portuaire peuplée de pauvres créatures en sursis, soumises à la peur viscérale de mourir et par conséquent promptes à brader leurs biens matériels et leurs valeurs morales en échange des documents nécessaires pour enfin quitter ce lieu poisseux, ainsi que certains accessoires tels que les costumes, relèvent clairement d’une forme caduque d’oppression. Les circonstances extérieures de ce psychodrame – le décor urbain tout comme l’uniforme des tortionnaires – sont par contre aussi indubitablement représentatives de la France d’aujourd’hui. Du coup, faut-il y voir un parallèle entre la façon dont nos forces de l’ordre contemporaines traitent les immigrés économiques venus d’Afrique, qui se livrent un jeu de cache-cache parfois mortel avec elles du côté de la frontière franco-italienne, et le cynisme de l’occupant allemand pendant la première moitié des années 1940, encore moins regardant sur ses méthodes de répression ? En dépit de l’aspect simpliste du dispositif initial, son exécution se montre beaucoup trop nuancée pour réduire le propos du film à un tel rapprochement presque banal. Faute de chercher à réduire ou à contourner le fossé temporel, la mise en scène s’applique davantage à créer une temporalité à part, dans un microcosme hors du temps, quoique suffisamment précis et universel pour interpeller avec adresse le spectateur de 2018.

Le talentueux Monsieur Petzold

Cependant, la confusion des repères ne compte pas parmi les seules pistes de réflexion dignes d’intérêt dans Transit. Elle sert au contraire de point de départ astucieux à une interrogation encore plus complexe sur l’identité en temps de crise. Car l’action du protagoniste, au début un brave laquais dont l’ambition ne se développe pas non plus de manière exponentielle au fil du récit, se base avant tout sur sa capacité à se faire passer pour quelqu’un d’autre. Cette absence de personnalité, de même notable par le biais de la fonction du narrateur indirect qui prive en quelque sorte Georg de l’autorité narrative sur son propre périple, transparaît avec un mélange saisissant de virtuosité et de subtilité dans l’interprétation de Franz Rogowski. L’acteur sait en effet garder le ton du film dans le domaine de la résignation, autant emblématique des conflits larvés qui asphyxient toute envie d’affirmation de la vie que de ces lâches dans l’âme, trop craintifs pour faire le bon choix au moment opportun. C’est grâce au contrepoids de son flegme sous-jacent, confirmé à intervalles réguliers par des sursauts suicidaires dans son entourage, que la photo sublime de Hans Fromm, en guise de lettre d’amour à la lumière splendide de Marseille, ne dénature pas complètement la noirceur de cette histoire tortueuse.

Conclusion

A condition d’adhérer au parti pris formel de Christian Petzold, qui consiste essentiellement à laisser coexister sans aménagement particulier deux époques en apparence mutuellement exclusives, vous pourriez passer un moment intense en compagnie des personnages de Transit. Le fléau des réfugiés, jetés par milliers sur les routes à cause de guerres terribles, y vit une déclinaison des plus passionnantes. Son filtre à plusieurs niveaux de la fiction lui permet en fait de s’affranchir de toute responsabilité historique de susciter la polémique, pour mieux explorer les dilemmes plus finement intimes d’hommes et de femmes, qui sont toujours les véritables perdants de la guerre, quand et où qu’elle ait lieu.

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