À la une DVD — 12 avril 2018
Test Blu-ray : 2 films de Jess Franco chez Gaumont

Cinéaste très prolifique, dont la carrière de réalisateur a débuté en 1957 pour s’achever en 2013 à sa rencontre inopportune avec la grande Faucheuse, Jess Franco fait partie de cette petite frange d’ouvriers acharnés du « bis » dont la filmographie est souvent rejetée d’un revers de la main dédaigneux par les cinéphiles. 55 ans de carrière, plus de 200 films répertoriés sur le site de référence IMDb (on peut supposer qu’on pourrait en réalité ajouter encore une poignée de films entamés mais non terminés, ou abandonnés en cours de tournage), et Jess Franco se voit encore le plus souvent méprisé, au même titre qu’un Jean Rollin par exemple, comme s’il avait passé sa carrière à ne filmer que passivement les croupes rebondies et les starlettes en position suggestives.

 

 

 
France, Espagne : 1966
Titre original : –
Réalisation : Jesús Franco
Scénario : Jesús Franco,
Acteurs : , ,
Éditeur :
Durée : 1h32
Genre : Espionnage, Science-fiction
Date de sortie cinéma : 27 avril 1966
Date de sortie DVD/BR : 11 avril 2018

 

 

Plusieurs meurtres de personnalités internationales sont perpétrés. Interpol découvre que des terroristes ont trouvé un procédé scientifique permettant de transformer en assassins les personnes qui appartiennent à un groupe sanguin très rare, le « Rhésus O ». Al Pereira, un agent secret possédant le « Rhésus O », est envoyé comme appât dans la région d’Alicante, où semble siéger cette organisation criminelle…

 

 

 
France, Espagne : 1966
Titre original :
Réalisation : Jesús Franco
Scénario : Jesús Franco, Jean-Claude Carrière
Acteurs : Estella Blain, ,
Éditeur : Gaumont
Durée : 1h27
Genre : Horreur
Date de sortie cinéma : 22 novembre 1967
Date de sortie DVD/BR : 11 avril 2018

 

 

Le docteur Zimmer se livre à d’étranges expériences sur le cerveau humain. Violemment critiqué par ses confrères, il succombe à un malaise cardiaque mais fait promettre à sa fille de mener à bien ses travaux. Cette dernière entreprend une série de machinations diaboliques afin de supprimer les savants qui se sont opposés à son père…

 

 

 

Et pourtant… Si bien sûr on ne se risquerait pas à soutenir mordicus que tous les films de Jess Franco se valent, il semblerait bien qu’en se mettant des ornières et en rejetant toute sa filmographie en bloc, on puisse passer à côté d’une véritable série de petits chefs d’œuvres, tournés pour le plus gros d’entre eux durant les décennies 60 et 70. Les éditeurs vidéo semblent d’ailleurs en être parfaitement conscients, et 2018 sera à coup sûr l’année de la réhabilitation pour le cinéaste espagnol, puisque quatre de ses films verront le jour sur format Blu-ray. Gaumont nous propose en effet dès le 11 avril de nous replonger dans deux pépites réalisées par Franco en 1966 : Le diabolique docteur Z et Cartes sur table. Un peu plus tard dans l’année, ce sera (1974) et Le journal intime d’une nymphomane (1973) qui débarqueront dans de superbes éditions sous les couleurs du Chat qui fume

 

 

Les films

[5/5]

Pour l’heure, c’est donc à Gaumont que l’on doit le plaisir de voir ou revoir Le diabolique docteur Z et Cartes sur table, deux petits trésors d’un cinéma d’exploitation aujourd’hui disparu (sous cette forme du moins), et qui viendront confirmer à quel point les films réalisés en noir et blanc par Jess Franco dans les années 60 sont plus que jamais recommandables. En effet, ces deux co-productions franco-espagnoles réalisées en 1966 font suite à une autre petite série de perles, que la plupart des cinéphiles de moins de quarante ans ont découvert il y a une quinzaine d’années, au moment du gros « boum » commercial du DVD : Le sadique Baron Von Klaus (1962), L’horrible Docteur Orlof (1962) et Les maîtresses du Docteur Jekyll (1964) furent en effet disponibles en 2004 avec la revue Mad Movies, et permirent aux curieux de se rendre compte en masse que Jess Franco n’était pas uniquement un cinéaste attaché à filmer en gros plans et à grands renforts de zooms / dézooms psychédéliques les étreintes saphiques soft teintées de sadomasochisme, mais qu’il était aussi et surtout un formaliste de génie, capable de transcender son matériau de base et de livrer quelques-unes des bandes d’exploitation les plus intéressantes tournées en Europe dans les années 60.

Dans les années 60 donc, à la faveur de quelques productions internationales, le cinéma français s’est volontiers laissé aller à une poignée de films flirtant avec le cinéma de genre à tendance populaire, voire même avec le « bis » pur et dur. Outre les films de cape et d’épée et autres romances historiques qui faisaient la joie des cinémas de quartier, on a également vu naitre pendant cette décennie une poignée de films d’aventures ou d’espionnage très orientés « action et petites pépées », très influencés par l’arrivée des premiers James Bond et le succès des « fumetti » (bandes dessinées populaires italiennes), qui inondaient littéralement le marché du divertissement à l’époque. Cartes sur table fait partie de cette mouvance, répondant à la douce appellation d’« Eurospy », et met en scène Eddie Constantine, qui reprend à nouveau un rôle d’espion en mode cool et bagarreur, toujours le mot pour rire et enclin à tomber toutes les gonzesses comme des mouches. Ce rôle bien sûr lui collait à la peau à l’époque pour la bonne et simple raison qu’il incarnait régulièrement au cinéma l’agent Lemmy Caution, agent secret à qui il a prêté ses traits burinés dans une demi-douzaine de films – la filiation est d’autant plus évidente ici qu’on trouve un certain « Lemmy Constantine » au générique de Cartes sur table… Il s’agit non pas d’une plaisanterie mais bien du fils de l’acteur, alors âgé de neuf ans, qui faisait dans ce film sa toute première apparition à l’écran.

Petit film d’espionnage pour de rire, déployant une intrigue bon enfant à base de robots criminels qu’on imaginerait bien sortis d’un épisode de Chapeau melon et bottes de cuir, Cartes sur table surfe sur tout ce qui faisait le succès du genre à l’époque, en y ajoutant une bonne dose d’humour et de dérision. Et plus de cinquante ans après la sortie du film dans les cinémas de quartier de l’Hexagone, le moins que l’on puisse dire, c’est que cette bande sans prétention se regarde aujourd’hui avec un détachement et un plaisir non feints : vestige d’une époque où l’on osait tout et n’importe quoi sous couvert d’espionnage, le film enquille les moments de bravoure surannés dans une bonne humeur réjouissante. Mieux encore : Cartes sur table émerveillera le spectateur de la même façon que s’il remettait la main sur un vieux tas de bandes-dessinées « vintage » abandonnées dans l’armoire du grand-père. Le décalage lié à l’époque et l’humour omniprésent donneront au spectateur un sourire de bon aloi durant toute la durée du film, le sourire laissant parfois place à un rire franc au détour de l’utilisation de subterfuges destinés à masquer un manque de budget flagrant.

Niveau casting, aux côtés d’Eddie Constantine, on retrouvera avec plaisir Françoise Brion (« la grande » dans Alexandre le bienheureux, vue également en 1975 dans le rôle de la femme de Michael Lonsdale dans La traque, film cultissime et rare signé Serge Leroy) et surtout Fernando Rey, un des acteurs phares de la filmographie de Luis Buñuel. De quoi en plonger plus d’un dans la nostalgie !

 

 

Plus proche de l’idée que l’on se fait, dans l’inconscient collectif, du cinéma de Jess Franco, Le diabolique docteur Z s’impose en revanche comme un pur film fantastique, reprenant quelques éléments des Yeux sans visage (Georges Franju, 1960) à la sauce « bis » et teinté d’érotisme soft. Porté par le charme rétro de son intrigue autant que par sa photo littéralement sublime et sa mise en scène extrêmement sophistiquée (aux allures post-expressionnistes), le film, également connu sous le titre , s’avère d’ailleurs une totale réussite, une pépite sombre de l’épouvante 60’s, appartenant au sous-genre du film « de savant fou » et s’imposant sans conteste comme une des meilleures incursions de Jess Franco dans le genre.

Également écrit par Jean-Claude Carrière, Le diabolique docteur Z s’ouvre sur l’évasion d’un prisonnier ; passée cette première séquence, on assiste à un coup de téléphone. « Qui était-ce ? » demande le maître de maison à son assistante. « C’était Bresson » répond-elle. « Qu’est-ce qu’il voulait ? » « Un condamné à mort s’est échappé… ». Cette malice, que l’on retrouve dès les premières lignes de dialogues, est au diapason de ce que sera le long-métrage : un film d’épouvante en mode décalé, développant un humour discret mais efficace, qui rajoute encore une espèce d’étrange valeur ajoutée à l’ensemble. En dehors de l’intrigue proprement dite, qui nous parait aujourd’hui assez délirante mais dont l’esprit était finalement assez proche des récits d’épouvante et de science-fiction de l’époque, ou des décors, désuets mais pleins d’un charme rétro quasi-irrésistible, Franco et Carrière nous réservent en effet quelques jolis moments réellement amusants, notamment grâce au personnage du commissaire de police (incarné par Jess Franco lui-même).

Du côté des acteurs, on retrouvera tout d’abord l’acteur fétiche de Jess Franco (ils ont tourné rien de moins que 46 films ensemble) : le formidable et inquiétant Howard Vernon, qui interprète ici le rôle du docteur Vicas, Némésis du Docteur Z. Le casting féminin est quant à lui principalement composé de Mabel Karr, dans la peau d’Irma, la fille du Docteur Z, et d’Estella Blain qui interprète Miss Muerte, ou Miss Death comme ils l’appellent dans la version française, qui s’impose comme une impeccable veuve noire « malgré elle », une espèce de zombie ou de pantin meurtrier, guidée par la volonté d’une autre, froide et implacable, même si son humanité transparait encore au détour de quelques meurtres et de quelques séquences. On notera également la présence au générique de Daniel White, qui signe la musique du film mais incarne également un inspecteur de Scotland Yard venu seconder le personnage de Franco dans son affaire.

Le diabolique docteur Z est donc une perle incontournable, non seulement au sein de la carrière de Jess Franco, mais plus largement au cœur du cinéma fantastique européen des années 60. Une merveille à voir et à revoir, et à découvrir au plus vite si vous ne l’avez jamais vu !

 

 

Les Blu-ray

[5/5]

Tous deux disponibles chez Gaumont au sein de la vingt-deuxième vague de sa collection « », Le diabolique docteur Z et Cartes sur table s’offrent donc un très attendu lifting Haute-Définition sur galettes Blu-ray, quelques années après leur apparition dans la collection « DVD à la demande » de l’éditeur, qui affichaient malheureusement des masters non restaurés et aucun supplément.

L’outrage est donc réparé du côté des masters, et l’on s’émerveillera littéralement devant le rendu HD des deux films. En effet, aussi bien côté image que côté son, l’éditeur nous propose ici des éditions de toute beauté : les deux films retrouvent tout leur panache visuel, et sont naturellement proposés au format 1.66 respecté et en 1080p. L’ensemble est assez superbe, le piqué est d’une belle précision, les contrastes sont affirmés et les noirs denses et profonds. Aucune chute de définition n’est à déplorer et la granulation d’origine a été soigneusement préservée, c’est du très beau travail technique. Côté son, les versions françaises sont proposées dans des mixages DTS-HD Master Audio 2.0 mono d’origine et les deux bandes sonores font preuve d’une clarté remarquable, dans les deux cas c’est toujours parfaitement clair, net et précis.

 

 

Du côté des suppléments, Gaumont s’est vraiment décarcassé afin de livrer au spectateur les bonus les plus complets et les plus intéressants qui soient. On commencera avec le Blu-ray de Cartes sur tables, qui nous proposera de découvrir un portrait inédit de Jess Franco intitulé « Mensonges et vérités », nous proposant des interventions de plusieurs personnes l’ayant connu : Jean-Pierre Bouyxou, Lucas Balbo, Alain Petit, Christophe Bier, Bruno Terrier et Stéphane Derdérian. Revenant de façon complète et documentée sur le « personnage » Franco, et notamment sur les mensonges qu’il aimait à propager autour de lui et de sa carrière, ce documentaire réalisé par Daniel Gouyette s’avère assez fascinant, notamment dans sa façon de confronter les points de vue – concernant les comparaisons avec Orson Welles notamment, soigneusement démontées par Stéphane Derdérian, qui voit d’avantage de passerelles entre les carrières de Franco et de Luis Buñuel que ses camarades. Chacun des deux films aura l’honneur d’une présentation par Lucas Balbo ainsi qu’une présentation par Stéphane du Mesnildot, tous deux ayant écrit un ouvrage sur le cinéaste espagnol. On avouera notre préférence pour le travail de défrichage de Lucas Balbo, qui remet le tournage et la sortie de chacun des deux films dans son contexte historique, et soulèvera de très intéressantes questions. Enfin, on trouvera sur la galette Blu-ray du Diabolique docteur Z un intéressant (et assez amusant) entretien avec Jean-Claude Carrière, qui revient sur sa collaboration avec Jess Franco, non sans annoncer d’entrée de jeu qu’il n’a aucun souvenir des films sur lesquels il a travaillé avec le cinéaste espagnol. Les anecdotes sont souvent assez rafraichissantes, et Carrière est comme toujours très loquace et sympathique. Pourtant, un léger malaise pourra être ressenti par l’amoureux de la carrière de Jess Franco à la découverte de cet entretien : en effet, malgré les multiples précautions verbales dont il fait preuve afin de tenter de ne pas faire de « différence » artistique entre Louis Malle, Luis Buñuel et Jess Franco, on ne pourra s’empêcher de penser que Jean-Claude Carrière n’a qu’une bien piètre opinion du cinéaste espagnol, qui d’après ses termes, tournait avec nonchalance et « n’importe comment ». Au regard des deux films édités par Gaumont (et surtout dans le cas du sublime Diabolique docteur Z), ces affirmations paraissent bien légères, voire même carrément erronées. Tous les bonus sont proposés en Haute-Définition : que demande le peuple ?

 

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Auteur

Cet article a été écrit par Mickaël Lanoye, rédacteur cinéma / DVD / Blu-ray sur Critique-film.fr. Lire tous ses articles